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Pays alpin vulnérable, la Suisse doit s’adapter aux effets des changements climatiques. Les travaux destinés à élaborer une stratégie nationale sont en route. Il est d’ores et déjà certain que notre pays devra faire face à d’énormes défis organisationnels, techniques et financiers.
Le climat évolue, c'est une réalité. Reste à savoir comment nous adapter le mieux possible aux modifications prévisibles. Que faut-il faire pour que la société, l'économie et l'environnement puissent supporter le réchauffement global? Voilà des questions qu'on se pose de plus en plus souvent, aussi en Suisse où des spécialistes élaborent à ce sujet une vaste stratégie.
Il n'y a pas si longtemps, la politique climatique de la Suisse visait avant tout à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais on sait désormais qu'il est impossible d'enrayer les transformations à court terme. En 2007, le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a clairement montré que le système climatique ne réagit pas au quart de tour. Le dioxyde de carbone (CO2), par exemple, de loin le principal gaz à effet de serre, séjourne pendant plusieurs siècles dans l'atmosphère. Même si nous parvenons à diminuer radicalement les émissions mondiales au cours des décennies à venir, le réchauffement global est inévitable. La Suisse mise dès lors sur une double tactique: d'une part, elle entend atténuer les changements climatiques en réduisant comme prévu les émissions de gaz à effet de serre; d'autre part, elle doit se préparer malgré tout aux conséquences que ces changements peuvent entraîner.
Cinq départements fédéraux et neuf secteurs impliqués. Cinq départements fédéraux, placés sous la houlette du DETEC (Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication), élaborent actuellement une «Stratégie suisse d'adaptation aux changements climatiques» qui devrait être soumise au Conseil fédéral d'ici à fin 2011. La stratégie vise à diminuer les risques pour notre pays et à accroître sa faculté de faire face à la nouvelle donne. A ce titre, elle entend non seulement protéger la population, les infrastructures et les ressources naturelles, mais aussi exploiter les possibilités inhérentes à la situation.
Ce document de base se fonde sur l'analyse de neuf secteurs particulièrement touchés. Ceux-ci vont de la gestion de l'eau et de l'agriculture à la prévention des dangers naturels en passant par la santé et le tourisme. La stratégie cerne les difficultés et révèle divers moyens d'agir. Lorsqu'elle aura été adoptée, un plan d'action pourra proposer des mesures pratiques.
Les bases scientifiques faisant encore défaut dans certains domaines, les chercheurs se sont mis au travail: ils conçoivent de nouveaux scénarios climatiques régionaux, étudient l'impact probable sur l'environnement et l'économie, élaborent des modèles de crues et analysent les risques et les opportunités de ces circonstances pour notre pays.
Régime des eaux et dangers naturels en point de mire. Nombre d'études montrent que les modifications du climat n'auront pas les mêmes effets partout dans le monde. A quels grands problèmes la Suisse sera-t-elle confrontée? Et quand? «Ce sont l'exploitation de l'eau et les dangers naturels qui présenteront pour nous les difficultés principales», affirme Roland Hohmann, de la section Rapports climatiques et adaptation aux changements de l'OFEV, qui préside à l'élaboration de la stratégie. Selon le domaine, des mesures s'imposeront à des moments différents: «Un paysan peut réagir rapidement, car il peut changer de culture d'une année à l'autre. La protection contre les crues doit, elle, prévoir la situation qui prévaudra dans un siècle, car les grands ouvrages que nous construisons ou rénovons aujourd'hui seront encore là dans cent ans.»
Ces prochaines décennies, l'offre et la demande d'eau dénoteront de grandes variations. En été, les vagues de chaleur vont s'accentuer, et les pluies tendront à diminuer. De plus, les réserves d'eau stockées dans la neige et la glace vont s'amenuiser avec l'élévation de la limite d'enneigement et la fonte des glaciers. Par périodes, l'or bleu sera donc rare même dans le château d'eau de l'Europe. La pénurie touchera avant tout les régions karstiques comme les Préalpes et le Jura, arrosées par des cours d'eau dépourvus de bassin versant alpin, de même que les vallées alpines sèches, le Valais en particulier. Les conflits d'utilisation seront à l'ordre du jour, car c'est pendant les périodes chaudes et arides qu'un approvisionnement suffisant joue un rôle crucial pour les ménages, l'agriculture, l'industrie, la production d'énergie et l'environnement.
Conflits autour de l'or bleu. Déjà, dans beaucoup de régions suisses, les paysans sont contraints d'arroser leurs cultures en dehors du plein été, et leurs besoins en eau vont sans doute augmenter fortement à moyen terme. Les producteurs d'électricité ont eux aussi besoin d'eau: de celle des barrages et de celle des rivières, pour actionner les turbines des usines hydroélectriques et pour refroidir les centrales nucléaires. Or les autres pays situés sur le Rhin et le Rhône utilisent l'eau des montagnes suisses à des fins identiques, et la navigation fluviale européenne en dépend également. La Suisse se verra donc tôt ou tard confrontée en outre à des intérêts étrangers.
L'eau n'est toutefois pas qu'un facteur économique, elle influence aussi nos loisirs. Une rivière à sec, comme la Venoge durant la canicule de 2003, n'offre pas la fraîcheur escomptée, ni l'attrait d'un lieu de détente. Enfin, il est essentiel pour la faune et la flore aquatiques que le volume d'eau soit suffisant et que sa température reste en deçà des seuils critiques. Ces dernières années, il a régulièrement fallu interdire les prélèvements dans les ruisseaux pendant les longues périodes sèches. Les pompes d'irrigation abaissaient à tel point le niveau de l'eau que les poissons risquaient de périr. Voilà l'exemple typique d'un épineux conflit d'intérêts: d'un côté la récolte, de l'autre les poissons. Or de telles situations vont se multiplier à l'avenir. Qui décidera alors de l'utilisation de l'eau? «Il s'agit en fin de compte d'un problème politique. La stratégie en préparation peut cependant fournir des bases de décision utiles», déclare Roland Hohmann. «La définition d'objectifs d'adaptation et de protection est un processus qui implique toute la société.»
Engagements parallèles. La Confédération n'est pas seule à se préoccuper des effets des changements climatiques. Les cantons et des particuliers se préparent aussi à relever les défis qui s'annoncent. Dans la vallée de Saas, par exemple, l'initiative «Réseau de l'eau dans les régions de montagne» collabore avec le WWF, hotelleriesuisse et l'Association suisse d'assurances pour mener une étude sur la disponibilité future de l'eau. Cette étude doit identifier les mesures qui permettront aux secteurs concernés de tenir compte des nouvelles conditions.
A Schaffhouse, l'office cantonal de l'agriculture a récemment mis en évidence les conséquences que les mutations du climat pourraient entraîner pour certains types d'exploitation, comme la viticulture et la culture fruitière. Ici comme ailleurs en Suisse, les maladies de la vigne telles que le mildiou ou le bois noir devraient se faire plus fréquentes avec la hausse des températures, tandis que des fruits trop tendres risquent de poser problème dans les vergers. L'une des solutions consiste à cultiver des fruits à chair plus ferme et des espèces tardives.
L'aménagement du territoire sous contrôle. Pour ce qui est de l'utilisation des terres, les débats s'orienteront rapidement sur les dangers naturels. «En Suisse, les effets du réchauffement global se font déjà sentir, en particulier dans l'espace alpin, où les glaciers et les zones de pergélisol sont visiblement touchés», explique Hans Peter Willi, chef de la division Prévention des dangers à l'OFEV. On ignore toutefois encore comment l'évolution modifiera les dangers naturels.
Les spécialistes pensent que la maîtrise de ces dangers, à la différence de l'exploitation de l'eau, ne requiert pas de nouveaux instruments: le besoin d'intervention est connu et des programmes régissant le comportement face aux risques - tel un aménagement approprié du territoire - ont été élaborés. La gestion intégrée des risques repose pour l'essentiel sur les cartes des dangers, qui recensent de manière systématique les risques environnementaux, indiquent où des ouvrages de protection sont nécessaires et délimitent les zones particulièrement dangereuses. Dans celles-ci, toute construction est désormais interdite: aucun permis n'y est accordé et on ne rebâtira pas les maisons qui auront été détruites par les éléments.
A Brienz (BE), où les flots et les laves torrentielles provoquées par les intempéries d'août 2005 ont causé de terribles dégâts, les propriétaires d'immeubles endommagés situés à proximité immédiate du Trachtbach et du Glyssibach n'ont pas été autorisés à les reconstruire. Huit familles ont ainsi été déplacées. «Il est difficile de dire dans quelle mesure les changements climatiques accroissent les risques des dangers naturels», estime Hans Peter Willi. «Les nouveaux systèmes de protection sont donc conçus de manière à pouvoir évoluer. Notre objectif est de mieux maîtriser les incertitudes et d'être préparés à affronter des événements extrêmes.»
Digues et barrages de prévention. Partout où cela sera possible, on continuera à construire des ouvrages afin d'atténuer les risques, par exemple là où la fonte du pergélisol rend la montagne instable. Les fondations de leurs stations de téléphérique étant menacées, plusieurs compagnies de remontées mécaniques ont été contraintes ces dernières années à consentir de gros investissements pour garantir la sécurité.
Pour se protéger, la commune de Pontresina (GR) a même dû construire une digue de retenue qu'elle a payée 8 millions de francs. Le barrage de Giandains préserve aujourd'hui le village engadinois aussi bien des avalanches qui dévalent du fameux Schafberg que des effets de la fonte du pergélisol. Le dernier ouvrage en date est l'exutoire artificiel d'un lac de glacier. Résultat de la fonte des neiges et d'un éboulement sur l'Eiger, ce lac ne s'est formé qu'en 2005 près de Grindelwald (BE), mais sa vidange soudaine pouvait provoquer une catastrophe. La galerie d'écoulement qui, depuis fin avril 2010, élimine le risque en mettant le régime du lac sous contrôle a coûté 15 millions.
Organiser l'adaptation. La «Stratégie suisse d'adaptation aux changements climatiques» doit servir à coordonner les efforts présents et futurs entrepris au niveau fédéral. Elle se concentre donc sur les domaines les plus importants et distingue entre les besoins créés par l'évolution météorologique et les autres. Les offices impliqués veillent aussi à uniformiser la démarche dans tous les secteurs et à l'appuyer sur des bases identiques (scénarios climatiques, évaluation des risques et analyse des effets), afin de garantir l'utilisation ciblée et efficace des moyens disponibles. «Chaque degré supplémentaire rendra l'adaptation plus urgente», conclut Roland Hohmann. «Beaucoup n'ont pas encore compris que cette question pourrait constituer un enjeu de taille aussi pour la Suisse au cours des prochaines décennies.»
Kaspar Meuli
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