Démarche participative: Tous à l’affût!

Le projet Urbangene compte sur les citoyens genevois pour recenser les mares susceptibles d’accueillir le crapaud commun. L’étude s’intéresse aussi à un papillon et à une plante herbacée, le grand plantain. Avec pour objectif de mieux comprendre les mécanismes écologiques et évolutifs qui favorisent la biodiversité dans un territoire soumis à une forte urbanisation.

Texte: Cornélia Mühlberger de Preux

Ivo Widmer
Ivo Widmer, biologiste, Urbangene

Avis aux amateurs. Si vous avez repéré une mare en allant au travail ou en vous promenant autour de Genève, c’est le moment de le signaler. Peut-être y avez-vous d’ailleurs aperçu un crapaud commun ou Bufo bufo, une espèce protégée en Suisse. Cet amphibien au corps trapu et aux yeux proéminents s’arrête à un point d’eau au début du printemps pour frayer et amarrer ses cordons d’œufs à des végétaux. « Il ne faut pas attendre, car la période principale de reproduction dure entre deux et trois semaines », explique Ivo Widmer, biologiste, spécialiste en génétique environnementale et co-initiateur du projet Urbangene. Après ce séjour dans un milieu aquatique, les crapauds communs partent en forêt, où il est beaucoup plus difficile de les localiser.

Conduit par le Laboratoire de Systèmes d’information géographique (LaSIG) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) en collaboration avec le Grand Genève, Urbangene a pour but d’estimer les effets de l’urbanisation sur la biodiversité en utilisant l’information génétique. L’étude concerne le canton de Genève, le district de Nyon (VD) ainsi que plusieurs communes françaises, soit un bassin de quelque 950 000 habitants. La localisation la plus exhaustive possible des habitats des espèces étudiées est essentielle pour que la représentativité soit optimale.

« L’urbanisation provoque un morcellement et une dégradation des milieux naturels », développe Ivo Widmer. « Nous devons savoir comment les espèces se déplacent et de quelle manière elles sont influencées par l’urbanisation pour être à même de donner des outils et des consignes permettant d’imaginer en amont des solutions concrètes favorisant la connectivité entre les espaces. »

Sur le terrain

Pour Bufo bufo, le temps à disposition pour prélever l’ADN nécessaire aux analyses est très court, d’où l’importance de savoir où le trouver. « Concernant les espèces protégées, dont tout le groupe des amphibiens, toute collecte et toute capture sont interdites en Suisse. Il est toutefois possible d’obtenir une autorisation spéciale si les mesures servent à maintenir la biodiversité », commente Danielle Hofmann, de la section Espèces et milieux naturels à l’OFEV. Elle considère d’ailleurs que l’aide des résidents a tout son sens pour épauler les chercheurs lorsqu’il s’agit de repérages. Et d’ajouter: « Ces démarches participatives permettent d’aiguiser ses observations des plantes et des animaux ainsi que d’approfondir ses connaissances ».

Si, au printemps, Ivo Widmer échantillonne le crapaud commun, à la bonne saison, il cueille le grand plantain (Plantago major) ou chasse la piéride de la rave (Pieris rapae), un papillon blanc à revers blanc jaunâtre. Urbangene s’intéresse de près à ces trois espèces car elles se déplacent différemment: Bufo bufo évolue à même le sol; le vent, les animaux et l’homme éparpillent le pollen et les graines du grand plantain; et la piéride de la rave batifole dans l’air. Elles ont aussi été choisies car elles sont fort répandues dans la région du Grand Genève, notamment dans les milieux urbains. Pour l’étude, cinq transects allant de la ville à la campagne (du plus dense au moins dense) ont été déterminés, en tenant compte des plans et des projets urbanistiques situés le long de ces axes. Ces lignes virtuelles destinées à observer le terrain partent en étoile de l’île Rousseau vers La Plaine en suivant le Rhône, vers Annemasse, le Salève, l’aéroport ou encore Versoix. Elles comportent des centaines de points par espèce localisée au sein de spots verts. L’hypothèse sur laquelle s’appuie Urbangene est que, « plus l’espace urbain est dense et fragmenté, moins il y a de biodiversité ». Si cueillir des feuilles de plantain est chose aisée, la tâche s’avère plus ardue du côté des animaux car ceux-ci se déplacent et leur identification doit être validée par les spécialistes. Leur apparition est également plus soumise aux aléas des saisons et de la météo. Au cours de l’été 2014, il a ainsi été difficile de trouver des piérides de la rave, tellement le temps était humide. « En plus, même quand le ciel est clément, il faut parfois une journée entière pour capturer une poignée d’individus car ces papillons volettent de façon capricieuse, vite et assez haut », explique Ivo Widmer.

Un décryptage utile

Les examens en laboratoire s’effectuent plus rapidement que le travail sur le terrain. Suite à l’extraction de l’ADN des échantillons prélevés, des marqueurs génétiques appréhendent les différences entre les individus et évaluent notamment comment ils sont interconnectés. Les analyses génétiques visent à fournir des indications sur la capacité des espèces à se mouvoir d’un milieu favorable à l’autre, ainsi que sur leur faculté d’adaptation à tel ou tel habitat. Le diagnostic permet de produire des outils (indicateurs, systèmes d’information, cartes) et de donner des recommandations.

Urbangene a débuté en mars 2013 et s’achèvera dans le courant de 2015. Le projet se déroule parallèlement à GreenTrace, une initiative de chercheurs issus de l’EPFL, de l’Université de Lausanne, de l’Université de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui examine le rôle et l’importance de la biodiversité en milieu urbain sur la population. Après les tests relatifs à l’effet de l’urbanisation sur les espèces choisies, un deuxième volet s’attachera à mieux connaître l’idée que les habitants se font de la biodiversité urbaine. Une troisième étape se penchera sur des données relatives à la santé pour voir dans quelle mesure la proximité avec la flore et la faune peut influencer ou affecter bien-être et qualité de vie.

Suite à cette étude, Urbangene n’a pas l’intention de ranger filets et éprouvettes. L’idée est de poursuivre les investigations en se concentrant sur d’autres espèces, d’autres thématiques, comme l’influence de l’éclairage artificiel sur la biodiversité.

A vous, maintenant!

Mais revenons à Bufo bufo, plus menacé en ville que notre papillon ou le grand plantain, à cause de la rapide modification du paysage par l’homme et des risques qu’il encourt lorsqu’il traverse la route. Pour signaler une mare, les personnes intéressées sont invitées à se rendre sur la plate-forme WebGIS http://urbangene.heig-vd.ch. « C’est très simple. Il suffit d’indiquer son emplacement sur une carte créée à cet effet au moyen des coordonnées GPS. S’ils veulent aller plus loin, les utilisateurs peuvent reconnaître les espèces vues ou encore répondre à d’autres questions liées à l’étude », précise Ivo Widmer. Il est également possible de suivre les étapes et l’évolution du projet sur le site du projet Urbangene et les médias sociaux, via une page Facebook.

Autres démarches participatives

Si Urbangene fait appel à la population au sens large, d’autres plateformes virtuelles s’adressent plus particulièrement à des connaisseurs.

Ainsi www.infospecies.ch, un projet soutenu par l’OFEV et réunissant les centres de données sur les espèces de Suisse, récolte des informations sur les vertébrés, invertébrés, mousses, lichens, champignons, plantes vasculaires, etc. Les personnes enregistrées peuvent soit noter directement leurs trouvailles sur la toile dans un masque, soit écrire un courriel aux spécialistes concernés.

Infospecies renvoie aussi à des sites pour tous les groupes d’organismes, notamment à www.ornitho.ch, dédié aux oiseaux et www.infoflora.ch, aux plantes vernaculaires. Ce dernier portail propose plusieurs outils pour saisir et gérer son herbier personnel. Il est par ailleurs appuyé par une application pour smartphones.

Danielle Hofmann salue ce genre de contributions: « Les indications données peuvent s’avérer fort utiles pour alimenter la recherche sur la nature, et par conséquent aider à la préserver. »

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Dernière modification 11.02.2015

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