Veruska Muccione : « Nous nous berçons d’illusions »

Veruska Muccione, climatologue à l’Université de Zurich et auteure principale du 6e rapport sur le climat de l’ONU, aborde les effets des changements climatiques en Suisse, la prise de conscience insuffisante du problème et pourquoi, malgré tout, elle garde espoir.

Interview: Peter Bader

Veruska Muccione, Klimawissenschaftlerin  an der Universität Zürich
Veruska Muccione a 46 ans et a grandi sans le sud de l’Italie. Elle a étudié l’astrophysique à Bologne et a rédigé une thèse à Genève. Elle a obtenu un Master of Advanced Studies (MAS) en développement durable à Londres. En tant que spécialiste des dangers naturels, des changements climatiques et des mesures d’adaptation, elle a travaillé notamment pour la société de réassurance Swiss Re ainsi que pour plusieurs ONG. Elle fait partie du Département de géographie de l’Université de Zurich depuis 2011. Elle a été l’une des auteures principales du 6e rapport du GIEC publié en février 2022, chargée du chapitre « Europe ».

Madame Muccione, vous avez participé à l’élaboration du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Qu’est-ce qui vous a le plus interpelée dans les conclusions du rapport ?

Veruska Muccione : Le fait que les changements climatiques sont une réalité scientifique et qu’ils menacent toutes les populations et tous les écosystèmes de la planète. Le rapport présente aussi un éventail de solutions d’adaptation.

Quels sont les effets de l’évolution du climat les plus graves en Suisse ?

Le rapport de 3500 pages fournit des indications sur l’Europe centrale. Dans les années à venir, ces pays devraient connaître des vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses, mais aussi davantage d’intempéries avec des pluies violentes. En Suisse, les vagues de chaleur sont particulièrement problématiques en raison de la forte densité de population dans les villes et les agglomérations, où les surfaces en béton grises absorbent la chaleur. Mais le problème n’est pas seulement la journée, lorsque les températures dépassent les 30 °C : les nuits tropicales de plus en plus fréquentes avec des températures qui ne descendent pas en dessous de 20 °C sont particulièrement néfastes. Elles nuisent au sommeil et empêchent notre corps de se reposer. La Suisse a déjà connu ce type d’épisode lors des canicules de 2003 et 2015, puis de nouveau en 2022. Les étés de 2003 et 2022 ont été les plus chauds depuis plus de 150 ans.

Les vagues de chaleur impactent aussi la production agricole.

Oui, tout à fait, notamment lorsqu’elles s’accompagnent d’une sécheresse. À l’été 2018, l’Europe centrale a eu un aperçu des conséquences du cumul canicule – sécheresse, avec des pertes de récolte parfois importantes. Et les pays du sud de l’Europe font déjà face à des pénuries d’eau et à des rationnements. Cela nous concernera bientôt aussi puisque dans le scénario d’un réchauffement planétaire de 2 °C, près de 16 % de la population d’Europe occidentale et centrale connaîtra des pénuries d’eau.

À l’inverse, trop d’eau d’un coup peut aussi être dangereux, comme nous avons pu le constater lors des intempéries survenues en Allemagne en juillet 2021. Près de 200 personnes ont perdu la vie. Quelles sont les prévisions concernant les inondations ?

Les changements climatiques augmentent la probabilité et l’intensité de précipitations susceptibles de provoquer des inondations, comme cela a été le cas en juillet 2021 en Europe centrale. Cette évolution se poursuivra dans un contexte où le climat se réchauffe rapidement.

La Suisse est-elle bien préparée aux conséquences des changements climatiques ?

Nous sommes sur la bonne voie, mais d’autres mesures seront nécessaires. Nous devons notamment poursuivre nos efforts pour informer la population, car une grande partie d’entre elle n’a pas suffisamment conscience des risques liés aux changements climatiques. Nous continuons à nous bercer d’illusions.

Que voulez-vous dire par là ?

Prenez l’exemple des vagues de chaleur : les pays du sud de l’Europe disposent déjà de mesures d’adaptation variées. En Suisse, nous n’en sommes pas là. De nombreuses maisons ne protègent pas assez de la chaleur et la chambre n’est pas toujours la pièce la plus froide comme cela devrait être le cas. Les Suisses et Suissesses veulent que leur domicile soit ensoleillé, il s’agit d’un critère de qualité dans l’immobilier. Dans le sud de l’Europe, les gens évitent le soleil. L’été 2018 nous a donné un aperçu de ce qui nous attend lorsque nous atteignons les limites de notre capacité d’adaptation.

Comment cela ?

Lors de cet été exceptionnellement chaud, une parcelle de forêt à Bâle a dû être fermée, car les arbres étaient très secs et instables et les branches risquaient de tomber. Aujourd’hui, le réchauffement planétaire est déjà de 1,1 °C par rapport aux niveaux préindustriels, et il se poursuivra au cours des prochaines décennies. Nos mesures d’adaptation et de protection pourraient très prochainement atteindre leurs limites également dans d’autres domaines. C’est le cas notamment de la protection contre les crues. Celle-ci a démontré son efficacité à de nombreux endroits par le passé. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ou 20 ans ? Nous devons continuer à l’améliorer, par exemple en encourageant la revitalisation des fleuves qui offre une protection contre les inondations et préserve la diversité des espèces. Mais comme je vous le disais : de nombreuses personnes en Suisse n’ont pas suffisamment conscience du problème. Cela vaut aussi pour les habitations qui se trouvent dans des zones à risque en montagne. Le rapport mentionne la délocalisation des populations comme une mesure d’adaptation possible, mais cela nécessitera un gros travail de persuasion.

Ce qui est compréhensible étant donné qu’il s’agit d’une mesure radicale.

Oui, absolument. Par ailleurs, les habitations sont peu nombreuses dans les zones présentant un danger important. Mais il s’agirait d’une mesure très efficace.

La lutte contre les changements climatiques est plus urgente que jamais : pour pouvoir contenir le réchauffement planétaire à 1,5 °C, c’est tout le système économique mondial qui devra être transformé. Et les pays européens devront doubler, voire quadrupler, leurs efforts au cours des prochaines années. Est-ce réaliste ?

Je suis scientifique et ma mission est de présenter des faits et des preuves. C’est ce qui a été fait. La question de savoir quelles mesures en découleront relève de la politique. Une chose est certaine : nous devons initier un processus de transformation rapide et global qui changera le quotidien dans notre pays aussi. Par ailleurs, comme nous l’expliquons dans notre rapport, protéger la nature et le climat permet aussi d’améliorer notre bien-être.

Qu’est-ce qui vous fait garder espoir ?

Le fait que l’homme soit un être raisonnable. Je suis persuadée que nous mettrons tout en œuvre pour que nos enfants puissent continuer à vivre dans des conditions supportables dans 20, 30 ou 50 ans.

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Dernière modification 28.09.2022

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