Loutre: Coucou, la revoilà!

27.11.2014 - Détestée des pêcheurs qui voyaient en elle une concurrente, la loutre a été traquée sans relâche en Suisse jusque vers le milieu du XXe siècle. Un rapport annonçait son extinction en 1990. Un quart de siècle plus tard, elle fait une timide réapparition sur le territoire helvétique.

Les loutres sont de plus en plus présentes sur des cours d’eau proches de la frontière suisse.
© Edi Day, Küsnacht

Texte: Hansjakob Baumgartner

Surgies de nulle part, des loutres d’Europe (Lutra lutra) sont apparues dans plusieurs lieux de Suisse ces dernières années. A la centrale hydroélectrique de Reichenau, située sur les rives du Rhin près de Domat/Ems (GR), la vidéosurveillance de l’échelle à poissons en a filmé une à deux reprises durant l’hiver 2009-2010. S’agissait-il du mâle échappé de son enclos de Männedorf (ZH) deux ans et demi auparavant? Ou d’une loutre autrichienne, bien que la population la plus proche soit située à plusieurs centaines de km de là en Styrie?

L’individu tué par une voiture en 2013 près de Prato (TI) venait bel et bien d’Autriche, et il est presque certain que ceux observés en Suisse romande étaient originaires de l’étranger eux aussi: l’un d’entre eux a laissé des traces dans la neige en Bas-Valais en décembre 2011 et en 2012, tandis qu’un autre a déclenché un piège photographique destiné à l’observation des castors au bord d’une rivière genevoise en mai 2014. Dans les deux cas, la provenance paraît certaine: plusieurs loutres ont été observées ces dernières années le long du Rhône, en aval de Genève, et de ses affluents en territoire français.

Un deuil prématuré

Ces quelques spécimens pourraient être annonciateurs d’une recolonisation du paysage aquatique helvétique par une espèce considérée comme éteinte. Dans son rapport final publié en 1990 par ce qui était à l’époque l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage (OFEFP), le groupe Loutre, chargé d’évaluer ses chances de réintroduction, déclarait que notre pays n’était plus adapté à l’existence de la loutre et ce vraisemblablement pour des dizaines d’années. Peu de temps avant, le biologiste Darius Weber, spécialiste de la faune sauvage, avait observé pour la dernière fois un individu en liberté au bord du lac de Neuchâtel.

L’évaluation pessimiste des experts reposait sur la contamination des poissons de nos eaux par des polychlorobiphényles (PCB). Jusqu’à leur première interdiction partielle dans les années 1970, ces substances très persistantes ont eu de nombreuses applications techniques comme agents réfrigérants, fluides d’isolation de transformateurs et de condensateurs, lubrifiants ou plastifiants. Une fois présents dans l’environnement, les PCB s’accumulent dans les organismes le long de la chaîne alimentaire. Ainsi, dans les tissus des poissons, les concentrations sont cent mille fois supérieures à celles des eaux et dans ceux des loutres, un million de fois plus élevées. Les PCB sont des perturbateurs endocriniens qui ont un effet contraceptif sur plusieurs espèces animales. Les chercheurs en avaient donc conclu que la loutre ne pourrait plus se reproduire chez nous.

Une protection trop tardive

Faute de preuves concluantes, cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes européens de l’animal. En effet, en Ecosse, les concentrations élevées de PCB ne l’empêchent pas de se multiplier allégrement. Rétrospectivement, il semble que le sort des loutres suisses ait été scellé bien avant la dissémination de PCB dans l’environnement. En effet, jusqu’au milieu du XXe siècle, la loi encourageait l’extermination des loutres et des autres animaux jugés nuisibles pour la pêche. Les archives de l’inspection de la chasse du canton de Berne montrent avec quelle rigueur cette disposition était encore appliquée dans les années 1940. Lorsque la loutre fut enfin placée sous protection en 1952, le point de non-retour était probablement déjà dépassé. Les quelques individus isolés ne parvinrent pas à reconstituer les effectifs, d’autant plus que, vu l’opinion professée par la plupart des pêcheurs, la « bestiole » a sans doute encore été traquée au-delà de 1952.

Renaissance dans les pays voisins

Sur ce plan, la situation s’est améliorée. La loutre est désormais protégée dans toute l’Europe, sur le papier comme dans les faits. Par ailleurs, en 1990, date à laquelle fut publié le rapport « La fin de la loutre en Suisse » cité plus haut, la donne commençait à changer. Certaines populations européennes avaient surmonté le pire; elles augmentaient et s’étendaient à nouveau. L’Autriche, par exemple, où l’espèce avait quasiment disparu, a été recolonisée à partir de la Tchéquie, de la Slovaquie, de la Hongrie et de la Slovénie. Une étude réalisée en 2008 en Basse-Autriche fait état d’une « progression incroyable »: le nombre d’individus, estimé entre 300 et 500 en 1999, y a doublé en dix ans. La France connaît une évolution semblable: alors que la loutre n’était plus présente que dans le Massif central et sur la façade atlantique, elle se répand désormais rapidement.

La renaturation croissante des cours d’eau crée des conditions propices au retour de la loutre.
© Pro Lutra

S’établira-t-elle en Suisse?

La loutre a-t-elle à nouveau des chances de survie en Suisse? Une chose est certaine, les PCB ne compromettent pas son existence: « Les PCB contenus dans les poissons affectent la loutre, mais ne la tuent pas », souligne Sandra Gloor, directrice de la fondation Pro Lutra, qui veut favoriser son retour. En outre, grâce à l’interdiction des PCB, les concentrations présentes dans les poissons suisses ont sensiblement baissé depuis 1990.

Il faut dès lors se demander si nos milieux aquatiques offrent encore un espace vital adéquat à la loutre, car leur évolution depuis qu’elle a disparu est tout sauf propice. Cela étant, l’espèce n’est pas très exigeante: un minimum de richesse structurelle lui suffit dans les rivières et les ruisseaux, et elle prospère dorénavant aussi dans des cours d’eau européens fortement influencés par la présence humaine.

L’exemple de l’Autriche

Le projet « Lutra alpina » lancé en 2010 par la fondation Pro Lutra étudie la manière dont la loutre se  réacclimate dans l’arc alpin. La zone observée comprend les vallées de la Mur, de la Mürz et de leurs affluents en Styrie et en Basse-Autriche.

Cette région est loin d’être épargnée par la civilisation, puisqu’on y trouve des usines hydroélectriques, de l’industrie, une urbanisation en plein développement et de l’agriculture intensive. « Elle ressemble beaucoup aux vallées de nos Préalpes et à l’Emmental », précise Irene Weinberger, biologiste suisse spécialisée
dans la faune sauvage, qui collabore au projet.

Six femelles et deux mâles ont été capturés, munis d’émetteurs et suivis durant une période de 6 mois à 3 ans par radio-télémétrie. Les travaux de terrain ont pris fin en mars 2013. Irene Weinberger évalue maintenant les données récoltées afin d’établir un modèle d’habitat. Il s’agira ensuite de voir si certaines portions du paysage aquatique suisse y correspondent. « Un des facteurs décisifs du repeuplement pourrait être la quantité de poissons », indique Caroline Nienhuis, de la section Faune sauvage et biodiversité en forêt, à l’OFEV. En effet, une loutre adulte en consomme à peu près un kilo par jour.

La question du poisson

Depuis 1980, les prises de truites dans nos ruisseaux et rivières ont diminué de près de 75 %. Bien qu’elles ne soient pas forcément indicatives des effectifs réels et que la truite de rivière ne soit qu’une seule des 63 espèces de poissons indigènes, il ne fait aucun doute que les populations des cours d’eau de Suisse ont chuté ces dernières années.

Pour se nourrir, la loutre a besoin de 100 kilos de biomasse de poisson par hectare de surface d’eau. Selon le biologiste Armin Peter, spécialiste de la pêche à l’institut de recherche sur l’eau Eawag, un grand nombre de sites aquatiques de Suisse remplissent cette condition. Il n’est cependant pas sûr que ce soit le cas de réseaux hydrographiques assez vastes pour abriter une population viable. La nouvelle philosophie d’aménagement des cours d’eau est certainement favorable à la loutre. Les ruisseaux et rivières endigués bénéficient de plus d’espace, ce qui ralentit leur débit et atténue les pointes de crue. Ils deviennent plus dynamiques, plus naturels et par conséquent plus poissonneux. La loutre a donc choisi le bon moment pour faire son retour.

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Dernière modification 26.11.2014

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