Fauconnerie: Au service de la sécurité aérienne

La pratique de la fauconnerie remonte à la nuit des temps. Aujourd’hui, seuls quelques spécialistes maîtrisent encore cette discipline particulière de la chasse. Ils pourraient avoir un nouveau rôle à jouer dans la sécurité aérienne. A l’aérodrome de Buochs (NW), un projet pilote d’effarouchement est en cours.

Daniel Kleger, Forestier de triage et directeur de l’exploitation forestière Werderamt (SO).
Daniel Kleger, Forestier de triage et directeur de l’exploitation forestière Werderamt (SO), Daniel Kleger pratique la fauconnerie depuis près de 30 ans durant ses h de loisir. Il gère aussi une station de soins destinée aux rapaces blessés, élève des faucons pèlerins et forme les futurs propriétaires d’oiseaux de proie. A l’arrière-plan: hérons cendrés en vol.
© Markus Forte/Ex-Press/BAFU

Texte: Lucienne Rey

Elle est peut-être encore « trop haute en poids » - et elle n’est pas encore « sèche ». Cela pourrait expliquer pourquoi elle se pose sur le premier noyer venu, après avoir décrit quelques cercles à peine, et qu’elle y reste perchée. « Elle », c’est une femelle de faucon pèlerin en mission officielle: elle vole dans le cadre d’un projet pilote visant à déterminer si des rapaces affaités pour la chasse sont capables de déloger mouettes, corneilles et hérons cendrés de l’aérodrome de Buochs (NW).

Daniel Kleger, président de l’Association suisse de fauconnerie, participe activement au projet. A plusieurs reprises, il s’est déplacé de Schönenwerd (SO) à Buochs avec son faucon femelle, de bon matin, lorsque les oiseaux affluent sur le tarmac. Le but est de les effrayer à la vue d’un congénère tué et dévoré par un rapace - une expérience forte qui devrait les tenir éloignés de l’aérodrome pendant un certain temps au moins.

La femelle expérimentée a déjà attrapé des corneilles plus d’une fois. Mais en cette journée de fin d’été, elle n’est pas d’humeur. Peut-être n’a-t-elle pas assez faim, raison pour laquelle elle manque de motivation - c’est ce qu’entend le fauconnier lorsqu’il dit que l’oiseau est « trop haut en poids ». Et un faucon n’est « pas encore sec » quand sa mue n’est pas terminée, ce qui se voit aux traces de sang présentes dans la tige des nouvelles plumes.

Cohue dans l’espace aérien

Avions et avifaune se partagent l’espace aérien. Cela ne va pas sans provoquer des conflits, des collisions ayant lieu de temps à autre. « En 2014, nous en avons dénombré une dizaine », relate Pascal Risi, chargé du service au sol à l’aérodrome de Buochs. L’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA) estime qu’à l’échelle internationale, les impacts d’oiseaux occasionnent des coûts annuels supérieurs à un milliard d’euros rien que pour l’aviation civile. Il n’existe pas de chiffres en ce qui concerne la Suisse.

L’issue d’une collision est fatale pour l’oiseau. Mais la sécurité aérienne est aussi compromise. Si les appareils à hélice sont relativement résistants, la situation peut rapidement devenir critique pour les avions à réaction: les pales à l’intérieur des réacteurs se tordent légèrement et les tuyères peuvent se boucher. C’est précisément pour cela que les responsables de l’aérodrome de Buochs ont dû faire preuve d’imagination. Car depuis le mois de mai 2015, Pilatus Constructions Aéronautiques SA y teste son nouveau Business Jet PC-24.

« Il n’était pas question de tirer les oiseaux », explique Pascal Risi. D’une part, parce que les mouettes et les hérons cendrés sont des espèces protégées, dont la chasse est tout simplement interdite. D’autre part, parce qu’une telle approche ne serait pas particulièrement efficace, comme le souligne Martin Baumann, de la section Faune sauvage et biodiversité en forêt à l’OFEV: « Les oiseaux tués seraient vite remplacés par de nouveaux venus, car la richesse de la nourriture alentour est bien trop attirante. » Des terres agricoles jouxtent l’aérodrome, et lorsque les prés sont fauchés et les champs retournés, les souris et autres petits animaux constituent des proies faciles.

« En Espagne, des aérodromes militaires ont eu de bons résultats en effarouchant les oiseaux avec des faucons », rapporte Pascal Risi. Les responsables de l’aérodrome ont donc cherché une solution lors d’une table ronde avec l’OFEV, l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC), l’administration cantonale de la chasse de Nidwald et Daniel Kleger.

Un dressage ciblé

Les oiseaux ne posent pas tous les mêmes problèmes pour la sécurité aérienne. Les corneilles par exemple sont malignes, d’après les observations de Pascal Risi. En général, elles évitent les avions au décollage. Les mouettes réagissent différemment. Elles volent en nuées et lorsqu’elles sont effarouchées depuis le sol, elles ont l’habitude de décrire des cercles sur place et de s’approcher des avions de façon imprévisible. Quant aux hérons cendrés, ils se tiennent souvent sur la piste, où ils sont difficiles à distinguer avec leur plumage aux couleurs discrètes et risquent d’entraîner des collisions graves du fait de leur taille.

Il faut donc tenir compte des différentes particularités des oiseaux - celles des faucons également. Un oiseau bien affaité ne frappe que la proie sur laquelle il s’est exercé. En Suisse, ce sont généralement les corneilles.

Au regard des opérations d’effarouchement menées à Buochs, il s’agit donc de dresser un oiseau de proie spécialement pour les mouettes et les autres volatiles indésirables. Car un faucon qui chasse les corneilles se contenterait de voler dans une nuée de mouettes, sans leur faire de mal, et perdrait rapidement son impact effrayant. Pour le dire avec les mots de Daniel Kleger: « Seul un événement létal fait effet. »

Une fois la poursuite du projet d’effarouchement assurée, il conviendra d’affaiter un tel oiseau, dit « de prévention », pour attaquer toutes les espèces qui compromettent la sécurité de l’aérodrome de Buochs. Daniel Kleger estime que deux à trois mois de formation intensive seraient nécessaires.

Néanmoins, la formation de base du rapace n’est qu’une étape. Le faucon a besoin d’un entraînement régulier, c’est-à-dire plusieurs fois par semaine, pour développer et conserver force, forme et adresse. Une grande flexibilité est aussi requise de la part de toutes les personnes impliquées: le fauconnier doit pouvoir intervenir dans les meilleurs délais lorsque les oiseaux envahissent l’aérodrome - et l’administrateur cantonal de la chasse doit donner son aval tout aussi rapidement. Pascal Risi salue la simplicité de la collaboration qui a permis à l’essai pilote de porter ses fruits.

Miser sur la mémoire des rapaces

Bien sûr, il n’est pas prévu de procéder à des actions quotidiennes d’effarouchement à Buochs. Au contraire, les responsables de l’aérodrome misent sur la capacité d’observation et la mémoire des oiseaux. Une fois que ceux-ci ont compris que le rapace s’envole du véhicule de l’Airport Buochs AG, la simple apparition de ce véhicule peut suffire à les faire fuir. Le prédateur ne serait alors sollicité que de temps en temps, comme une piqûre de rappel - et il serait disponible pour d’autres interventions, là où la présence d’oiseaux est indésirable.

Reste à savoir si la fauconnerie peut contribuer à renforcer la sécurité aérienne dans les grands aéroports nationaux, qui disposent de toute façon de plus de moyens que l’aérodrome de Buochs pour prévenir les impacts d’oiseaux. En effet, ils possèdent de grandes surfaces, dans un large rayon autour des pistes, qu’ils peuvent entretenir en fonction de leurs besoins. Ils veillent ainsi à ce que l’herbe ait une hauteur d’au moins 15 à 20 centimètres pour que les petits vertébrés puissent s’y cacher et ne pas trop attirer les grands oiseaux.

A Genève-Cointrin, des drainages préviennent en outre la stagnation de l’eau sur le terrain pour que les mouettes n’y prennent pas trop leurs aises. Et l’aéroport de Zurich a aménagé des renardières artificielles et des nids de belettes: leurs habitants, habiles chasseurs de souris, empêchent que la nourriture ne devienne trop abondante pour les grands oiseaux.

Une fois de plus, la nature montre combien elle est à même de soutenir la technique.

 

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Dernière modification 17.02.2016

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