Programmes cantonaux: Genève, un canton à suivre

Inventaires, lois, mesures, actions et projets fourmillent à Genève pour que les milieux naturels ainsi que les espèces animales et végétales soient préservés et stimulés. A la fois âme et moteur du processus, Gilles Mulhauser, le responsable de la Direction générale de la nature et du paysage (DGNP), nous raconte son engagement et ses visions.

Texte: Cornélia Mühlberger de Preux

Une aigrette déambule entre trembles et chênes. Elle ne se laisse pas déranger par les promeneurs qui sillonnent le Bois des Douves en ce début d’après-midi. Quand c’est plus calme, le matin ou au crépuscule, on peut apercevoir des cerfs derrière les troncs mouchetés.

La réserve naturelle située près de Versoix est l’un des maillons du patchwork étonnamment vert que tisse le canton de Genève. Gilles Mulhauser confirme: seul 25% du territoire est urbanisé; la moitié est agricole et le dernier quart abrite les grands écosystèmes que sont forêts, lac et cours d’eau. L’analyse de la faune et de la flore genevoise montre d’ailleurs une concentration remarquable d’espèces souvent rares et menacées tant au niveau régional que national. Mais la cité de Calvin étant peuplée et le territoire exigu, la biodiversité est soumise à une grosse pression. « Celui qui veut la défendre doit apprendre à travailler le plus en amont possible et à tous les niveaux, depuis les planifications directrices jusqu’au permis de construire, en passant par les plans localisés », soutient Gilles Mulhauser.

Treize ans, treize programmes

Un projet prometteur: corridors biologiques (en vert) et projets paysagers prioritaires (en jaune).
Un projet prometteur: corridors biologiques (en vert) et projets paysagers prioritaires (en jaune).
© dessin ar-ter

« Pour le citadin, la nature est une découverte », répète à l’envi le chef de la DGNP. Depuis 2000, date à laquelle il a été nommé à son poste, il a mis en place un dispositif étendu pour la protéger. Réorganisée de fond en comble, la direction générale comporte maintenant trois départements qui se partagent treize programmes. Flore, faune, pêche, sites protégés, nature en campagne et éducation nature sont du ressort de la Biodiversité; les Espaces naturels s’occupent de la gestion des écosystèmes et infrastructures accueillant la population et le Paysage joue tantôt aux éclaireurs, tantôt aux diplomates avec l’urbanisme, la mobilité, le logement, en promouvant les arbres et la nature en ville.

Gilles Mulhauser aime observer les oiseaux. Comme ses protégés, il prend de la hauteur dans son travail. Il scrute le panorama depuis divers angles, évalue les obstacles, les itinéraires, les perspectives, imagine les connexions, construit des ponts entre les services. Il sait aussi se faire entendre, rassembler, surfer sur les courants. Depuis 2010, chaque jour il écrit quelques vers sur la nature. Cette niche lui donne la créativité nécessaire pour avancer.

En treize ans, les moyens de la DGNP ont pour ainsi dire doublé. Elle occupe une centaine de personnes.

Tout un arsenal

Les problèmes sont analysés, des inventaires menés et des programmes élaborés puis concrétisés sous forme de plans de gestion et d'action. Des exemples concrets? Entre 2010 et 2012, 400 hectares de réserves naturelles et intégrales ont été classés sur Genève, à l'instar du Bois des Douves. Le règlement sur la protection du paysage, des milieux naturels et de la flore, instauré en 2007, a considérablement comblé les lacunes concernant l'entretien de ces zones. Plusieurs espèces comme la perdrix grise, la chevêche, l'azuré des coronilles ou encore la dent-de-chien font l'objet d'une attention particulière. Quelque 500‘000 arbres sont en train d'être catalogués. C'est un véritable challenge que de préserver ce patrimoine avec tous les chantiers en cours. Pour ce qui est de la surveillance et de l'éducation, onze gardes de l'environnement sont chargés d'orienter le citoyen dans l'espace rural et naturel du canton.

Le programme Nature en ville, lui, s'attelle à valoriser les espaces verts en les reliant à la périphérie. La stratégie définie à cet effet parle, entre autres, de végétaliser les toits, de creuser des mares urbaines, d'encourager les jardins de quartier. Ainsi, quinze entreprises ont déjà accepté de modifier l'entretien de leurs aménagements extérieurs en faveur de la biodiversité. D'anciens sites exploités sont en voie de reconversion: une gravière de Holcim va par exemple devenir une réserve.

La charte des jardins, quant à elle, réunit plus de deux cents adeptes privés, sans compter les jardins publics et plusieurs ONG. Ceux qui la signent consentent à mettre en œuvre des mesures propices à la préservation ou au développement de la faune et de la flore.

Main dans la main avec l'Hexagone

Les cerfs ont besoin d'espace pour migrer entre le Jura et la plaine. Aux abords de l'autoroute A1 près de Versoix, on a donc rehaussé les grillages pour éviter les accidents et faire dévier les animaux vers le massif.

Or, le canton de Genève jouxte la France sur 103 kilomètres, ce qui représente 95% de sa frontière. Il lui faut donc œuvrer de concert avec son voisin s'il veut assurer le lien biologique et paysager entre les massifs montagneux ou entre le Léman et les zones humides de l'arrière-pays. Trames vertes, jaunes et bleues - forêts, champs et cours d'eau -, il s'agit de raisonner en termes de maillage et de fonctionnalité des écosystèmes pour permettre aux espèces de rester mobiles (voir la carte). Le maintien des corridors biologiques fait l'objet d'une collaboration active avec la région Rhône-Alpes. Deux contrats ont été signés à ce propos fin 2012. Le projet est double: sauvegarder localement les couloirs menacés et continuer à documenter l'évolution des connexions à l'échelle transfrontalière.

Loi sésame

Certains des arbres longeant l'étang du Bois des Douves ont été abattus pour agrandir le plan d'eau. On vise ainsi à donner un coup de pouce à la reproduction des grenouilles agiles et rousses. Bientôt des panneaux instruiront les curieux sur les batraciens et autres espèces vivant sur le site.

L'information est l'un des axes de la nouvelle loi genevoise sur la biodiversité. Un autre objectif est d'agir au niveau cantonal pour mieux identifier et protéger les corridors biologiques. Le texte entré en vigueur en novembre 2012 donne également un cadre permettant d'élaborer une stratégie de la biodiversité, et de promouvoir la nature en ville.

« C'est un tremplin pour aller plus loin, un instrument incitatif à même d'établir les bonnes interactions avec les autres politiques sectorielles et les territoires voisins », explique Gilles Mulhauser. Il faut travailler en priorité avec l'aménagement du territoire, le secteur du logement, l'agriculture, mais aussi la gestion des ressources comme l'eau, le sous-sol. Le paysage est également intégré au projet d'agglomération transfrontalier. Dans les faits, cela signifie que plusieurs projets d'infrastructures sont désormais flanqués d'une mesure d'accompagnement paysager (MAP).

Assurer les relais

Gilles Mulhauser rêve que la population genevoise et ses représentants prennent plus pleinement conscience des richesses naturelles du canton et que les espaces non construits conservent leur diversité biologique. Pour ce faire, « contracter des alliances est indispensable ».

L'expérience lui a montré que les politiques incitatives rencontrent plus de succès que les politiques coercitives. Il est en effet souvent mieux de proposer et de demander aux gens s'ils ont des idées. S'ils en ont, il ne faut pas les lâcher... Il s'agit de rechercher l'efficacité dans la gestion des ressources, naturelles et financières, de stimuler les situations de type gagnant-gagnant. Et le visionnaire de remettre cent fois l'ouvrage sur le métier: comment créer des synergies, comment faire en sorte que la nature, l'importance de la biodiversité, soient intégrées partout? L'enjeu est de vaincre les résistances chez le paysagiste, l'urbaniste, l'architecte, le propriétaire de villa, le promeneur.

A la sortie du Bois des Douves, sur la route menant vers le Jura, des poteaux pourvus de réflecteurs et des avertisseurs sonores rendent la faune attentive à la proximité de la route. Les cerfs passent souvent par là pour rejoindre leurs lieux de rut de l'autre côté de la frontière.

 


Autre modèle: la Thurgovie

Prairies fleuries dans le canton de Thurgovie.
Prairies fleuries dans le canton de Thurgovie.
© Manfred Hertzog

Tout comme à Genève, la gestion de la biodiversité et celle du paysage font bon ménage en Thurgovie. Ces deux aspects sont d'ailleurs traités de manière intégrée par le service cantonal spécialisé dans le cadre de sa conception d'évolution du paysage (CEP). Les derniers succès visibles du tandem? Depuis 2007, 70 hectares de nouvelles prairies fleuries ont été créés dans le canton des 1001 pommiers. Pour satisfaire à l'appellation « prairie fleurie » et justifier ainsi le versement d'une contribution à la mise en réseau, les parcelles doivent se trouver sur le tracé d'un corridor défini comme tel dans le plan directeur.

Les connexions biologiques ont également été renforcées par l'aménagement de diverses infrastructures favorisant le déplacement de la faune. Des tuyaux souterrains et crapoducs permettent désormais à maints endroits aux amphibiens de traverser les routes, et dans nombre de cours d'eau, les poissons bénéficient d'échelles pour franchir les obstacles.

Transversalité et coordination: la devise de Gilles Mulhauser a également été adoptée par les spécialistes de Thurgovie. Ils travaillent notamment avec les services de l'agriculture, des forêts, de l'«environnement» ou encore des ponts et chaussées. A noter qu'ils sont eux-mêmes rattachés à l'office de l'aménagement du territoire, ce qui permet une étroite collaboration avec les aménagistes.

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Dernière modification 22.05.2013

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