Poissons migrateurs: une course d’obstacles trop souvent fatale

21.05.2014 - En 2030, les poissons devront pouvoir parcourir librement les cours d’eau suisses. Un millier de centrales hydrauliques devront être assainies à cette fin. C’est surtout la dévalaison qui pose problème, faute d’ouvrages de protection et de franchissement éprouvés.

Centrale hydroélectrique de Stroppel sur la Limmat.
La centrale hydraulique de Stroppel dispose d’une grille fine qui permet aux poissons de contourner les turbines lors de leur dévalaison.
© Axpo

Texte: Nicolas Gattlen

De bassin en bassin, barbeaux, ombres, truites, chabots et autres poissons remontent une rivière semée d’aménagements artificiels. Pour franchir la centrale hydraulique de Stroppel, près d’Untersiggenthal (AG), ils doivent affronter un dénivelé de 2,5 m. Un bras de contournement leur permet d’aller frayer et se reproduire plus en amont dans la Limmat. Quelques mois plus tard, lors de la dévalaison, ils repasseront par ce tronçon où les attendent trois dangereuses turbines. Mais fort heureusement, quelques m plus haut, ils longeront une grille fine installée en diagonale de la rivière et traverseront une vanne pour accéder à un étroit canal, qui les ramènera dans la Limmat en aval des turbines.

Dans le cadre d’un projet pilote qui se déroule avec des poissons vivants (comme ce couple de barbeaux communs), l’EPFZ recherche les moyens d’améliorer les systèmes de dévalaison dans les centrales hydrauliques.
Dans le cadre d’un projet pilote qui se déroule avec des poissons vivants (comme ce couple de barbeaux communs), l’EPFZ recherche les moyens d’améliorer les systèmes de dévalaison dans les centrales hydrauliques.
© Eawag

La centrale de Stroppel, gérée par la société Axpo SA, représente une aubaine pour les poissons, mais c’est encore une exception en Suisse. En effet, la plupart des centrales n’offrent aucun moyen de dévalaison fiable, et nombre d’entre elles ne sont pas dotées non plus d’un dispositif de montaison fonctionnel, comme l’indique la première analyse des rapports intermédiaires cantonaux consacrés au rétablissement de la migration des poissons à la hauteur des ouvrages hydroélectriques. D’après les cantons, un assainissement est nécessaire pour une bonne moitié des quelque 2000 obstacles recensés dans des eaux piscicoles. Et 450 d’entre eux ne sont pas équipés de systèmes de montaison, qui seraient pourtant indispensables. Quant aux échelles et aux passes à poissons existantes, leur entretien ou leur conception sont souvent défaillants. Ainsi, sur 260 d’entre elles, 160 présentent un fonctionnement lacunaire. Environ 20 % des installations n’ont pas encore pu être correctement évaluées.

Descendre est encore plus dangereux

Le bilan est encore plus négatif pour la dévalaison. « Pour l’instant, la Suisse ne compte guère de véritables ouvrages de protection et de dévalaison », affirme Andreas Knutti, chef de la section Milieux aquatiques, à l’OFEV. Un gros travail s’impose ici, car les poissons qui se dirigent vers l’aval suivent les courants les plus forts. Or ceux-ci les conduisent souvent droit dans les turbines, ce qui les blesse ou les tue. « Le problème de la dévalaison n’a été identifié que très récemment », explique Andreas Knutti. « Malgré les progrès dans les systèmes destinés à de petites installations, il n’existe malheureusement pas encore de dispositif de protection adapté à toutes les espèces et à toutes les centrales. » Les grilles fines et les systèmes d’exutoires, utilisés depuis des années aux Etats-Unis et depuis septembre 2013 à la centrale de Stroppel, doivent encore faire leurs preuves, mais les premiers indices sont positifs: le groupe régional Aare-Rheinwerke a lancé, avec deux instituts de l’EPFZ, le VAW et l’Eawag, un projet de recherche visant à élaborer des recommandations pour améliorer la dévalaison le long de l’Aar et du Haut Rhin. Les premiers résultats devraient être disponibles fin 2014.

Rien ne se fait sans financement approprié

La situation est différente en ce qui concerne la montaison: passes à bassins successifs, rampes, ascenseurs à poissons et rivières de contournement proches de l’état naturel sont autant de techniques reconnues. Pourtant, elles font souvent défaut en Suisse, alors même que la loi fédérale de 1991 sur la pêche exige de prendre toutes les mesures propres à assurer la libre migration du poisson, dans les deux sens, lors de chaque intervention technique dans les eaux. Cette disposition s’applique tant aux nouvelles installations qu’aux centrales existantes qui requièrent un assainissement.

Pourquoi la libre circulation du poisson n’est-elle toujours pas assurée, 23 ans après l’introduction de la loi? « Par manque de moyens financiers », répond Andreas Knutti. En effet, la loi de 1991 précise que les assainissements éventuels doivent « être supportables du point de vue économique », ce qui laisse une marge d’interprétation. La révision de la loi sur la protection des eaux, en vigueur depuis début 2011, prévoit désormais l’indemnisation complète des coûts. Les exploitants de centrales disposent ainsi d’environ un milliard de francs pour supprimer, d’ici à 2030, les conséquences négatives dues à l’utilisation de l’éner-gie hydraulique. Cette somme provient d’un fonds alimenté par une taxe de 0,1 centime par kilowattheure sur les coûts de transport des réseaux à haute tension. L’assainissement est dès lors financé par la consommation énergétique.

Le problème des éclusées

Ces moyens doivent permettre non seulement d’assurer la migration des poissons, mais aussi de réactiver le régime de charriage en aval des ouvrages et de réduire les effets négatifs des éclusées. Selon un bilan intermédiaire des cantons, un assainissement des éclusées s’avère nécessaire dans une centaine de centrales. Lors de la production d’électricité, des masses d’eau affluent dans le lit, entraînant avec elles les poissons et leur nourriture. En revanche, lorsque la demande énergétique diminue - en général la nuit et le week-end -, les quantités d’eau envoyées dans les turbines sont faibles voire nulles. Le niveau d’eau en aval est de ce fait souvent inférieur au niveau naturel minimal. Il peut même arriver que des tronçons entiers soient asséchés, ce qui est fatal pour les poissons et le frai.

Des solutions existent

Il s’agit dorénavant de réduire les répercussions négatives des éclusées sans pénaliser la production énergétique. Il est possible, par exemple, d’aménager des bassins de compensation. En Suisse, le premier bassin de ce type a été installé en 1963 à Linthal, dans le canton de Glaris, pour des raisons à vrai dire plus techniques qu’écologiques. Mais les conséquences positives observées sur la faune aquatique sont maintenant mises à profit dans la construction d’un bassin à Innertkirchen (BE). A partir de 2016, l’eau sortant des turbines des centrales Innertkirchen 1 et 2 ne se déversera plus directement dans le Gadmerwasser et dans l’Aar, mais dans un réservoir intermédiaire, d’une capacité de 80‘000 m cubes. Constitué d’une chambre d’équilibre et d’un bassin d’amortissement, il permettra de moduler la restitution de l’eau dans la rivière. La société Kraftwerke Oberhasli SA (KWO SA) entend ainsi réduire le rythme des variations de débit et donner plus de temps aux organismes pour s’adapter aux nouvelles conditions.

Ces bassins ont toutefois un coût. Mais les variantes souterraines, telles que cavernes ou canaux de dérivation, qui conduisent les flots vers un lac ou un bassin et qui prennent moins de place, sont généralement encore plus onéreuses. Manfred Kummer, de la section Assainissement de la force hydraulique à l’OFEV, escompte que « la majeure partie des fonds destinés à enrayer d’ici à 2030 les répercussions négatives de la production hydroélectrique seront affectés à des travaux d’aménagement dans le domaine des éclusées. » Les cantons doivent déterminer avant fin 2014 les ouvrages à assainir et les priorités parmi les mesures proposées - autant de planifications que l’OFEV doit encore vérifier.

Bientôt le saumon?

Les poissons ne connaissent cependant pas de frontières - qu’elles soient cantonales ou nationales. Par conséquent, la Confédération ne devrait-elle pas s’atteler à une planification globale? « La mise en œuvre de la loi révisée sur la protection des eaux se fait en partenariat avec les cantons », explique Andreas Knutti. « Nous les conseillons dans leurs projets d’assainissement, encourageons l’échange d’expériences et proposons des aides à l’exécution, ainsi que d’autres informations. » Parmi elles figurent la désignation des tronçons de cours d’eau d’importance nationale ou le plan d’action pour les poissons migrateurs. Ce dernier indique notamment des habitats potentiels pour ces espèces - ombre, barbeau, anguille ou truite lacustre.

Le saumon atlantique devrait aussi en profiter. Pendant des siècles, il est remonté de la mer du Nord jusqu’au bassin versant du Rhin pour y frayer. Mais ce parcours naturel a été interrompu par des corrections de grande envergure, la détérioration de la qualité des eaux et des dizaines de centrales hydrauliques le long du Rhin et de l’Aar. Cette espèce a donc disparu de nos rivières au début du XXe siècle. Les ministres des pays rhénans ont réaffirmé en octobre 2013 leur intention de rétablir la libre migration du saumon du delta du Rhin jusqu’à Bâle. Et ils ne veulent pas s’arrêter là: « Notre objectif est que le saumon puisse poursuivre sa course du Haut-Rhin jusqu’à l’Aar et à d’autres affluents de ces rivières », déclare Andreas Knutti. « Cela constituerait tout un symbole pour la protection des eaux en général. »

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Dernière modification 21.05.2014

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