Respecter, c’est protéger

La montagne attire beaucoup de monde en hiver et cette affluence perturbe les animaux sauvages qui ont besoin de tranquillité. Des campagnes d’information et de sensibilisation incitent les visiteurs à adopter un comportement respectueux de la faune et de la flore et à rester éloignés de leurs habitats.

Texte: Hansjakob Baumgartner

Le flanc sud du Munt da la Bes-cha, dans le Val Müstair (GR), fait figure d’habitat idéal pour la faune en hiver. Même lorsque le sol est recouvert de neige, il reste toujours des endroits dégagés sur les parois rocheuses, et quand il fait beau, la température devient vite clémente. Entre l’arrêt postal de Süsom Give et le Plaun da l’Aua, le promeneur en raquettes peut rencontrer des dizaines de chamois et de bouquetins qui se reposent, broutent et se réchauffent au soleil.

Le Plaun da l’Aua est aussi atteignable par une piste de fond et un chemin de randonnée hivernale depuis le départ du domaine skiable de Minschun. A la saison froide, le garde-faune Jon Gross propose plusieurs visites guidées qui remportent beaucoup de succès. A quelques centaines de mètres des promeneurs, les animaux se montrent détendus. Ils semblent savoir qu’ils n’ont rien à craindre, car leur quartier d’hivernage se trouve à l’intérieur de la zone de tranquillité « Munt da la Bes-cha ». Le sentier-raquettes passe près d’eux, tout comme la piste de fond et le chemin de randonnée. « Les parcours balisés profitent également aux visiteurs », souligne Thomas Gerner, de la section Faune sauvage et biodiversité en forêt de l’OFEV. « Je ne connais guère d’endroit où l’on peut s’approcher si près des animaux en hiver et les observer à loisir sans les déranger. »

Canaliser et informer

Situé en bordure du Parc national, le Val Müstair est une région d’une valeur considérable pour la faune alpine. Très riche en gibier, elle offre des habitats au grand tétras, devenu rare aujourd’hui. Elle inclut le Val Mora, isolé et pratiquement déserté en hiver. La vallée vit essentiellement du tourisme. Les labels « Biosphère » et « Parc naturel régional » attirent les amoureux de la nature. Entre 1998 et 2008, le nombre de nuitées a augmenté de plus de moitié. En hiver, la région propose des itinéraires attrayants pour des randonnées en raquettes et à ski.

Les labels impliquent également la protection des valeurs naturelles dans la vallée. « Une bonne coordination et une répartition basées sur l’information et la gestion des visiteurs aident à concilier les différents intérêts », explique Thomas Gerner. Les mesures de canalisation jouent un rôle essentiel. Elles permettent de préserver la quiétude de la faune - de même que les plantes sensibles au piétinement en été - tout en poursuivant l’exploitation touristique.

« Munt da la Bes-cha » est l’une des douze zones de tranquillité du Val Müstair. Celles-ci ont été délimitées lors d’un processus impliquant de nombreuses personnes en collaboration avec les responsables du tourisme. La loi sur la chasse fournit la base légale. Elle offre aux cantons la possibilité d’interdire l’accès à des régions délicates ou à le restreindre à des sentiers balisés pendant certaines périodes, voire toute l’année dans des cas particuliers. S’il s’agit de zones de tranquillité légalisées, les contrevenants sont passibles d’une amende. En revanche, si elles ne sont que recommandées, y pénétrer ne constitue pas une infraction. On compte ici sur la responsabilité personnelle de chacun pour respecter la faune sauvage.

« Munt da la Bes-cha » n’est pas une zone légalisée. Pourtant, elle est très peu fréquentée du 21 décembre au 30 avril. Dans la vallée, de nombreux panneaux, dépliants et autres supports d’information sensibilisent les hôtes à la problématique du dérangement du gibier et leur rappellent les principales règles à observer dans la pratique des sports de neige.

Un message qui passe

Comme le montre une étude de la Haute école zurichoise des sciences appliquées de Wädenswil, le message est compris du public. Pour analyser les déplacements des randonneurs en raquettes ou à ski, des volontaires ont été équipés de traceurs GPS pendant les hivers 2009 et 2010. La reconstitution de leurs itinéraires à l’aide des dispositifs de localisation dans leur sac à dos a permis de constater que les zones de tranquillité de la faune et les habitats du grand tétras étaient en grande partie évités.

Mais certains problèmes ont aussi été mis en évidence. Ainsi, la montée très fréquentée de la paroi nord du Piz Dora près de Tschierv passait au milieu d’une région cruciale pour cette espèce de gallinacé. Afin de préserver la tranquillité de cet oiseau craintif, les autorités ont délimité deux nouveaux secteurs en 2011, en veillant à ce que l’accès à ce sommet très couru demeure possible. Le chemin emprunte à présent un étroit corridor traversant une forêt clairsemée. Depuis lors, le grand tétras est moins dérangé dans son habitat.

Si les zones de tranquillité sont un précieux instrument pour gérer le flux des visiteurs, la faune doit aussi être protégée sur le reste du territoire. C’est dans cette optique que le Club alpin suisse (CAS) et l’OFEV ont lancé la campagne « Respecter, c’est protéger ». Outre le respect des zones de tranquillité, celle-ci rappelle aux sportifs d’hiver d’autres règles de comportement, à savoir: rester sur les itinéraires et les sentiers balisés en forêt, éviter les lisières (l’habitat privilégié du tétras-lyre) et les surfaces non enneigées où paissent les chamois et les bouquetins, et tenir les chiens en laisse.

Ces messages sont efficaces, comme l’a montré une évaluation de la campagne par le groupe « Recherche en sciences sociales et paysage » de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL (voir encadré p. 49).

Bien se préparer, suivre les consignes

En général, les randonneurs en raquettes ou à ski aiment la nature. Ils s’intéressent à la vie et aux besoins des animaux sauvages, et sont sensibles aux appels à les respecter. C’est ce qui ressort d’une autre étude du WSL. Des panneaux présentant des informations écologiques ont été placés au début d’une piste de raquettes dans le canton de Schwyz. Il s’est avéré que plus de 80 % des personnes respectaient la consigne de ne pas quitter le sentier. En revanche, les panneaux situés directement sur l’itinéraire n’ont pas eu d’effet supplémentaire. Marcel Hunziker, directeur du groupe de recherche en sciences sociales et paysage du WSL, en conclut qu’investir beaucoup d’argent dans la gestion des visiteurs et dans l’installation et l’entretien de ce genre de matériel le long du parcours n’est guère utile. « Pour ces groupes cibles, mieux vaut se concentrer sur les mesures d’information et de sensibilisation proposées au début du parcours et lors de sa préparation. »

La plupart du temps, les randonnées à ski sont en effet des excursions planifiées. Les itinéraires sont étudiés la veille sur la carte ou dans un guide, et on consulte le bulletin d’avalanches sur Internet. Depuis 2010, celui-ci renferme aussi un lien vers www.zones-de-tranquillite.ch, un site géré par l’OFEV en collaboration avec les cantons. On y trouve une carte interactive avec des informations sur toutes les zones de tranquillité en Suisse et leurs réglementations, ainsi que sur les parcours autorisés. La carte est mise à jour chaque année. Thomas Gerner, chef du projet, en est convaincu: « Pour les sportifs proches de la nature, il est très important de pouvoir disposer de données récentes et d’informations claires et facilement accessibles sur les zones de tranquillité. »

Les cartes de randonnées à ski au 1:50‘000 de swisstopo sont aussi régulièrement actualisées. Elles contiennent des informations sur les nouvelles zones de tranquillité ainsi que sur les itinéraires de montée et les corridors de descente recommandés, indiqués par des lignes rouges. Ceux-ci sont vérifiés quant à leur compatibilité avec les animaux sauvages et corrigés si nécessaire par les services cantonaux de la chasse et de la faune. Marcel Hunziker, lui-même passionné de ski de randonnée, a déjà des idées pour enrichir l’offre: « Il serait par exemple utile de disposer d’une application montrant les zones de tranquillité sur des GPS portables avec la carte nationale au 1:25‘000 en arrière-plan. »

Depuis l’édition 2012, les cartes indiquent également des itinéraires recommandés de randonnées en raquettes. Huit sont déjà parues, dont celle de l’« Ofenpass », qui couvre le Val Müstair.

Sentiers-raquettes balisés

Les skieurs de randonnée sont indépendants et s’orientent eux-mêmes avec des cartes et des GPS. En revanche, les touristes en raquettes se déplacent souvent en groupes et se laissent volontiers guider par des marques et panneaux indicateurs, comme les promeneurs en été. C’est peut-être pour cela qu’ils réservent un bon accueil aux sentiers balisés. Depuis que des itinéraires attrayants sont proposés aussi bien aux débutants qu’aux sportifs entraînés, les randonneurs ne s’enfoncent plus dans la neige à travers champs, comme c’était notamment le cas auparavant dans la vallée de Kiental (Oberland bernois), mais restent presque toujours sur les chemins préparés. En Suisse romande, les parcours balisés qui sont proposés sous www.swisssnowshoe.ch remportent beaucoup de succès. Leur tracé a été réalisé en collaboration avec les gardes-faune.

Initialement destinée à sensibiliser les randonneurs à ski ou en raquettes, la campagne « Respecter, c’est protéger » vise désormais aussi les freeriders, adeptes du ski ou du snowboard hors-piste dans la poudreuse. Généralement, ils gagnent les sommets en train ou en ski-lift, mais sont parfois prêts à chausser des raquettes ou s’équiper de peaux de phoque pour découvrir des pentes encore vierges.

A chaque public son slogan

« Les campagnes doivent être adaptées au groupe cible et tenir compte du contexte social », souligne Marcel Hunziker. Pour les freeriders, la nature passe au second plan, inutile donc de leur fournir des informations détaillées sur la faune. Des tests menés par le WSL ont abouti à la même conclusion. Deux publications différentes ont été distribuées dans des bus partant de Zurich vers les stations de sports d’hiver. Un groupe a reçu un dépliant expliquant l’impact du ski hors-piste sur les animaux et énonçant une série de règles pour protéger la nature, l’autre un flyer ne contenant qu’un seul mot d’ordre: « Afin de préserver la flore et la tranquillité des animaux sauvages: merci de ne pas skier hors des pistes dans les régions boisées! » Un sondage effectué à leur retour a montré que cet appel avait été effectivement suivi, alors que les renseignements détaillés précisant les différentes règles de comportement sont restés sans effet.

On est donc plein de bonne volonté, mais on ne veut pas lire trop d’informations scientifiques. Pour Marcel Hunziker, une solution prometteuse consiste à « communiquer des règles simples véhiculées par des modèles, pour montrer par exemple que préserver la faune, ‹ c’est cool ›».

Les sports de neige ne sont pas les seuls à être pratiqués par des groupes hétérogènes et à nécessiter un message différencié. C’est aussi le cas, entre autres, du canoë-kayak, étudié plus spécifiquement par des scientifiques de l’Université d’Erlangen, en Allemagne. Ici, l’objectif principal est de prévenir les dérangements des oiseaux nicheurs et d’éviter les dégâts à la végétation riveraine. Les chercheurs ont voulu connaître les motivations des adeptes de cette activité sur la Wiesent, une rivière bavaroise de la Suisse franconienne très appréciée par ces sportifs. L’enquête a permis de classer ces derniers en quatre catégories d’après leurs intérêts respectifs, à savoir: la détente, l’expérience de groupe, la nature et le sport.

Les mesures de canalisation ne concernent donc pas seulement les loisirs de neige. Celui qui pratique la randonnée, l’escalade, le canoë, le parapente, le VTT ou la baignade en rivière évolue aussi dans des biotopes de grande valeur. « La recherche sociale peut aider les responsables à mettre en place une orientation efficace des visiteurs en tenant compte de leurs besoins », explique Thomas Gerner, de l’OFEV. « L’essentiel est que la sensibilisation à la problématique des dérangements et la responsabilisation des sportifs de plein air portent aussi bien sur le niveau intellectuel qu’émotionnel et manuel. Les campagnes doivent communiquer des connaissances écologiques dans un langage clair et enseigner le principe du respect de la faune, tout en donnant des conseils simples pour préserver la nature. »

Une sensibilisation efficace

La campagne nationale « Respecter, c’est protéger », qui sera prolongée jusqu’en 2016, a été lancée en hiver 2009/2010 par l’OFEV et le Club alpin suisse (CAS). Au début de 2012, elle a fait l’objet d’une première évaluation. Celle-ci était basée sur une enquête menée par le WSL dans différentes stations d’hiver auprès de 169 promeneurs en raquettes et de 379 randonneurs à ski. Deux tiers d’entre eux se souvenaient de la campagne et ont déclaré avoir modifié leur comportement ou vouloir le faire. Par rapport à la minorité de personnes interrogées qui ne la connaissaient pas, ils étaient nettement plus au courant de la problématique des dérangements et des règles de base à observer pour respecter la nature, et les appliquaient aussi plus systématiquement. A noter que la campagne était significativement mieux connue des membres du CAS. En tant que coorganisateur, le club joue un rôle important dans la sensibilisation du public, et ses efforts semblent payants.

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Dernière modification 19.11.2013

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