Renouées asiatiques: A l’attaque, petit psylle!

12.02.2013 - Des scientifiques anglais vérifient s’il est possible de combattre la renouée du Japon, qui menace notre biodiversité, à l’aide de l’un de ses ennemis naturels: un petit insecte asiatique. Des études approfondies et une prudence extrême sont toutefois de mise pour que l’allié ne se mue pas en adversaire.

Le psylle Aphalara itadori sur une renouée.
Le psylle Aphalara itadori sur une renouée.
© René Eschen/CABI

Dans son aire d’origine, la renouée du Japon (Reynoutria ou Fallopia japonica) n’a jamais causé de problème: membre discret de la flore d’Asie orientale, elle se plaît dans les forêts alluviales, de même que sur les berges des rivières et les éboulis. Nulle part elle ne domine. Une de ses variétés alpines colonise les sols volcaniques du mont Fuji jusqu’à 2600 mètres d’altitude et y favorise la formation d’humus. Les pêcheurs récoltent leurs appâts avec ses tiges, car les larves de nombreux papillons asiatiques se nourrissent de renouée. L’une de ses proches parentes, la renouée de Sakhaline (Reynoutria ou Fallopia sachalinensis), préfère les zones tempérées d’Asie de l’Est. Elle y croît dans les forêts et sur les côtes rocheuses ou s’installe en pionnière sur les friches, sans occasionner le moindre souci.

Les fleurs du mal

La renouée du Japon a été introduite en Europe en 1823 en tant que plante ornementale. L’espèce voisine est arrivée cinquante ans plus tard. Toutes deux sont alors apparues sous un jour nouveau. Dans nos contrées, elles occupent surtout les rives des cours d’eau, où elles forment des peuplements très denses, évinçant ainsi les autres végétaux.

En hiver, les parties aériennes des plantes dépérissent, laissant les berges nues exposées à l’érosion. Quant aux rhizomes, ils s’insinuent profondément dans les fissures des ouvrages de stabilisation et menacent la sécurité des digues.

Pire encore, les deux variétés s’hybrident sous nos latitudes pour donner la renouée bâtarde (Reynoutria ou Fallopia × bohemica), qui n’a rien à leur envier côté nocivité. Alors que ces plantes n’ont pas d’antécédent à se reprocher au sein de leur biocénose d’origine, elles deviennent une véritable calamité dans leur milieu d’accueil, au point de menacer la biodiversité.

C’est leur nouvel environnement qui en est la cause. En Europe, aucune espèce concurrente ne limite leur expansion et aucun parasite ne leur rend la vie difficile. Les insectes indigènes ne grignotent presque jamais les renouées exotiques, qui en profitent pour croître et se multiplier à leur aise.

Depuis quelque temps, on tente d’endiguer l’expansion de ces invasives par des tailles régulières. Les végétaux coupés doivent toutefois être éliminés avec soin, car la moindre radicelle peut donner naissance à une nouvelle plante. L’entreprise est donc coûteuse et astreignante. Un projet pilote mené conjointement par l’OFEV et divers cantons a par ailleurs montré que la renouée du Japon résiste même aux herbicides, là où leur emploi n’est pas interdit.

© René Eschen/CABI

La parade anglaise

Au Royaume-Uni, les chercheurs testent actuellement des méthodes biologiques pour venir à bout de la renouée du Japon. En 2000, des scientifiques de l’institut de recherche CAB International (CABI) et de l’Université de Leicester se sont rendus au Japon, afin d’explorer divers peuplements de cette plante et de découvrir ses ennemis naturels. Ceux-ci sont nombreux: environ 200 espèces d’insectes et 40 de champignons la parasitent. Dans les serres du CABI, les spécialistes vérifient à présent leur capacité à freiner l’expansion de leur hôte végétal. C’est un psylle, répondant au nom d’Aphalara itadori et mesurant 2 millimètres, qui semble le mieux armé. La femelle de ce proche parent des cigales pond ses œufs dans la plante, dont la sève est sucée par les larves après éclosion. Des expériences réalisées sous serre sur des plantes en pot ont montré que le parasite diminue nettement la vitalité de son hôte et ralentit sa croissance. L’idée serait donc de laisser les psylles agir librement en pleine nature.Cette solution comporte cependant des risques. Que faire si l’Aphalara itadori montre autant d’appétit pour des renouées voisines typiques de nos contrées ou s’il entre en concurrence avec un insecte indigène occupant une niche écologique similaire? D’auxiliaire utile, notre sauveteur se muerait lui aussi en espèce exotique dangereuse pour la biodiversité. Un tel scénario n’aurait rien de nouveau. Le dernier cas en date est celui de la coccinelle asiatique (Harmonia axyridis). Introduite en Europe pour lutter contre les pucerons qui envahissent les serres, elle s’est propagée dans la nature où elle risque d’évincer les coccinelles indigènes.

L’insecte sauveur

Des tests réalisés au Royaume-Uni sur quatre-vingt-dix espèces végétales sauvages et de culture permettent de supposer que l’Aphalara itadori nous évitera ce genre de déconvenue: sous serre, le psylle s’en est tenu strictement à la renouée issue de son milieu d’origine. Les premiers essais sur le terrain ont débuté en mars 2010, et n’ont jusqu’ici pas occasionné de mauvaises surprises. Quant à savoir si l’insecte sera à même d’affaiblir suffisamment le végétal hôte en plein air, il faudra attendre quelques années pour avoir la réponse. « Tout dépend du dynamisme de la population de psylles », explique Urs Schaffner, biologiste auprès de la filiale suisse du CABI à Delémont (JU). L’insecte pourra-t-il se reproduire en nombre suffisant? En Asie, l’Aphalara itadori est certes le principal mais non l’unique antagoniste de la renouée. Or, en Europe, il serait seul à combattre la plante dont il se nourrit.

Les larves du psylle sucent la sève de la plante et l’affaiblissent.
Les larves du psylle sucent la sève de la plante et l’affaiblissent.
© René Eschen/CABI

Offensive en Suisse

Selon Marco D’Alessandro, de la section Biotechnologie de l’OFEV, la Suisse pourrait, le cas échéant, engager elle aussi une lutte biologique contre la renouée du Japon. « Au préalable, des études devront toutefois établir que l’introduction du psylle n’aura pas d’effets intolérables sur l’environnement et la biodiversité. »L’OFEV finance à ce propos un projet de recherche du CABI Suisse. Les travaux entrepris visent en premier lieu à prouver que le psylle se nourrit spécifiquement de la renouée du Japon dans notre monde végétal. En Suisse, on trouve plusieurs espèces de renouée qui n’existent pas au Royaume-Uni et dont certaines sont menacées. De plus, le sarrasin, que nous cultivons, appartient comme les renouées à la famille des polygonacées.Une autre question porte sur la capacité du psylle à affaiblir la renouée. Les essais sous serre réalisés au Royaume-Uni ne portaient que sur la renouée du Japon, car la renouée de Sakhaline ainsi que la variété hybride sont pratiquement absentes de l’Etat insulaire. Or la situation est différente en Suisse. Parmi les renouées exotiques, celle du Japon est certes la plus fréquente, mais les deux autres sont également présentes et le peuplement de l’espèce hybride croît rapidement. Cela complique les choses. « Nous ne savons pas si Reynoutria sachalinensis et Reynoutria × bohemica sont aussi sensibles au psylle que Reynoutria japonica, déclare Urs Schaffner, d’autant plus qu’il existe plusieurs génotypes des deux premières variétés… » Il serait fort possible que certains résistent mieux à Aphalara itadori. Pour ce qui est de la renouée du Japon, toutes les plantes possèdent le même patrimoine génétique, puisque l’espèce ne connaît pas de reproduction sexuée en Europe.Conformément à l’ordonnance sur la dissémination dans l’environnement (ODE), l’introduction du psylle n’est possible qu’avec l’autorisation de l’OFEV. Hansjakob Baumgartner

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Dernière modification 12.02.2013

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