Abandon de la tourbe: Remplacer au lieu d’importer

21.05.2014 - L’exploitation de la tourbe est interdite en Suisse depuis les années quatre-vingt. Afin de satisfaire les jardiniers en quête de substrat de culture pour les plantes en pots, elle importe néanmoins chaque année jusqu’à 150‘000 t de tourbe d’Europe septentrionale et orientale. Ce pillage détruit des habitats précieux et perturbe le climat. Or d’autres options existent.

Marais d’Aukstumal en Lituanie
Le marais d’Aukstumal en Lituanie figure parmi les zones humides d’importance internationale, protégées par la Convention de Ramsar. Dans les pays baltes, plus de 80 % des marais ne bénéficient toutefois d’aucune protection.
© Beat Hauenstein

Texte: Muriel Raemy Lindegger

Les Suisses aiment jardiner et achètent de grandes quantités de plantes et d’arbustes en pot. Dans les exploitations horticoles, ces végétaux sont en général cultivés sur un substrat qui contient de la tourbe. Celle-ci entre également dans la composition de nombreux terreaux vendus en sacs dans les jardineries. Or son extraction et son utilisation endommagent gravement les sites marécageux et laissent derrière elles des paysages stériles. En acceptant l’initiative de Rothenthurm, le peuple suisse l’a bien compris, puisqu’il a placé dès 1987 tous ses marais d’importance nationale sous protection, ce qui a mis fin à toute exploitation de tourbe. Mais notre pays a simplement déplacé le problème dans le nord-est de l’Europe, puisqu’il continue d’importer entre 115‘000 et 150‘000 t de tourbe par an, principalement en provenance des Etats baltes.

Les marais sous pression

L’extraction industrielle de la tourbe détruit à grande échelle les milieux naturels des pays baltes.
L’extraction industrielle de la tourbe détruit à grande échelle les milieux naturels des pays baltes. En important de la tourbe, la Suisse participe à ce pillage.
© Pro Natura

La tourbe se forme dans les marais à un rythme très lent, sur plusieurs siècles, voire sur des millénaires, comme l’explique Rolf Waldis, de la section Espèces et milieux naturels à l’OFEV. La partie souterraine de la tourbière meurt avec le temps, mais ne peut pas pourrir en raison du manque d’oxygène. Alors que les plantes continuent à pousser sur la surface, les couches souterraines s’accumulent les unes sur les autres. Environ un mm de tourbe naît ainsi chaque année. « Comme les marais sont plutôt pauvres en éléments nutritifs, on y trouve plusieurs espèces de végétaux qui privilégient les milieux acides. Il s’y développe essentiellement des sphaignes, des plantes herbacées, des arbustes et parfois aussi des arbres », explique le biologiste responsable de la protection des marais au niveau national. Les tourbières forment un écosystème unique, lieu de vie d’espèces que l’on ne rencontre nulle part ailleurs. En Suisse, environ 600 espèces animales et végétales sont considérées comme spécialistes des marais. Un grand nombre d’entre elles sont menacées.

L’exploitation de la tourbe est donc lourde de conséquences pour la biodiversité. Au sein de l’Union européenne, en particulier dans les pays baltes, dans le nord de l’Allemagne et dans les pays de l’Est, plus de 60 millions de m cubes de tourbe sont extraits chaque année, et 1200 m carrés de marais, dévastés.

En plus de contribuer à la diversité biologique, les tourbières stockent d’importantes quantités de carbone. « Le fait de drainer et d’assécher des marais génère au moins 20 % de la quantité mondiale de CO2 libérée par an dans l’atmosphère », précise Rolf Waldis. Selon les recensements effectués par la Convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale, les sites marécageux de la planète ne couvrent en effet que 3 % de la surface terrestre, mais renferment à eux seuls près d’un tiers du carbone entreposé dans le sol. En ce qui concerne cette fonction, ils surpassent d’ailleurs les capacités des forêts.

L'ambivalence de la Suisse

La Confédération a bel et bien interdit l'exploitation de la tourbe sur son sol, mais pas son usage. Cette contradiction n'a pas échappé à Verena Diener Lenz, conseillère aux Etats zurichoise vert'libérale. Elle a déposé en 2010 une motion demandant au Conseil fédéral d'examiner les mesures qui permettraient de limiter l'importation et l'utilisation de la tourbe, voire même de l'interdire en Suisse.

En décembre 2012, le Conseil fédéral a publié un plan d'abandon de la tourbe qui prévoit deux phases. Il prône d'abord la mise en œuvre de mesures volontaires, comme des recommandations des branches professionnelles à leurs membres par exemple, ou des programmes de recherche de produits de substitution, ainsi que des campagnes de sensibilisation. « Nous voulons identifier les mesures les plus efficaces », déclare Anders Gautschi, chef de la section Consommation et produits. « Nous devons commencer par analyser le marché, savoir qui sont les acteurs et avec quels volumes de tourbe ils travaillent. » Le but est de laisser suffisamment de temps aux entreprises pour s'adapter et trouver des solutions permettant de réduire les importations. « Certaines d'entre elles sont très actives et cherchent des substituts adaptés. Le but final est bien sûr d'éliminer complètement l'emploi de la tourbe, mais il nous reste à définir comment y arriver. » Il s'agit donc d'instaurer une collaboration avec les différents acteurs de la branche dans l'espoir de pouvoir proposer, dès 2017, des instruments efficients et concrets.

Si ces mesures volontaires ne devaient pas suffire, il faudrait, dans un deuxième temps, envisager l'introduction de mesures de politique commerciale, comme l'interdiction d'importer de la tourbe. Le rapport du Conseil fédéral préconise un délai de 20 ans pour permettre à chacun de trouver des variantes convenables. L'OFEV, de son côté, estime que l'horizon 2030 est trop éloigné pour des habitats aussi sensibles que les tourbières et aimerait rapprocher l'échéance.

Le « produit miracle » peut être remplacé

S'il est si difficile de trouver des substituts, c'est que la tourbe relève presque du produit miracle. « Ses qualités physico-chimiques sont multiples », explique Laurent Oppliger, maître horticulteur au Jardin botanique de Neuchâtel. « Elle fonctionne comme une éponge et retient l'eau. Elle aère le sol et favorise ainsi le développement des racines. Enfin, en augmentant l'effet tampon dans le sol, elle freine le lessivage des éléments nutritifs. »

Des solutions de rechange existent cependant. Pour le jardinier amateur, les produits de remplacement aujourd'hui disponibles suffisent largement (voir encadré). « Nous arrivons presque à nous passer de tourbe », confirme Laurent Oppliger. « Pour nos différents mélanges, nous fabriquons notre propre compost. Nous utilisons du terreau de feuilles qui pourrait également être remplacé par du compost d'écorce, ainsi que du substrat à base de fibres de bois et du sable. Renoncer à la tourbe demande des connaissances précises en pédologie et en agronomie. Les mélanges doivent être élaborés de manière réfléchie. Nos essais ont commencé au début des années 2000. Nous avons donc beaucoup d'expérience et avons pu adapter certains besoins, comme celui de l'arrosage, par exemple. » S'il affirme que le défi est techniquement réalisable, Laurent Oppliger souligne que le Jardin botanique de Neuchâtel n'est pas soumis aux mêmes pressions économiques que la branche horticole.

Une concertation délicate

Ce sont en effet les entreprises produisant des plantes d'intérieur et de balcon qui ont le plus de difficultés à se passer de tourbe. « Il n'existe pas de produit équivalent en qualité et en prix », observe Andres Altwegg, vice-président de JardinSuisse, l'association faîtière des horticulteurs. JardinSuisse adhère aux prises de position du Conseil fédéral, mais ne veut en aucun cas interdire la tourbe, dans un souci de compétitivité. Selon l'association, les horticulteurs sont déjà sous pression et ne peuvent pas se permettre d'augmenter les coûts de production. « Nous soutenons complètement le concept de sortie de la tourbe, mais il faut se rendre compte des réalités du terrain », souligne encore Andres Altwegg. « Les plantes vendues en Suisse proviennent de toute l'Europe et sont cultivées sur des substrats à base de tourbe. »

Comment, dès lors, ménager à la fois les réserves étrangères de tourbe, les budgets des acteurs de la branche et le porte-monnaie des consommateurs? L'OFEV s'efforce de résoudre cette difficile équation en entamant dès maintenant le dialogue entre producteurs, chercheurs, distributeurs et acheteurs.

 

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Dernière modification 21.05.2014

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