Agriculture: Le lait des prés contre l’effet de serre

L’agriculture suisse doit réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins un tiers d’ici à 2050. C’est l’objectif fixé par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) dans sa Stratégie Climat. L’élevage bovin représente le principal souci. Une exploitation argovienne offre un exemple de solution globale.

Entre 45 et 60 vaches laitières et autant de génisses sont élevées dans la ferme des Braun, près de Rothrist: l’exploitation bio argovienne pourrait servir de modèle pour son utilisation efficace des ressources et son respect du climat.
© Christine Bärlocher/Ex-Press

Texte: Hansjakob Baumgartner

Non loin de la ferme de Hans Braun, dans la vallée de l’Aar près de Rothrist (AG), un hameau porte un nom qui n’augure rien de bon: « Hungerzelg ». La parcelle de la faim! Le terrain alentour ne doit pas être bien fertile. De fait, les sols sont graveleux et ne se prêtent guère aux cultures, dit l’exploitant, qui gère la ferme avec sa femme. Ils n’utilisent d’ailleurs que quatre de leurs quarante hectares comme terre arable. Les surfaces restantes sont des prairies et pâturages permanents.

Avant sa reprise par les Braun en 1995, c’était une entreprise laitière traditionnelle dont le but déclaré était de traire le plus possible. Hans Braun a contrôlé la comptabilité, calculé recettes et dépenses. Puis il a décidé de passer au bio et à un modèle qui pourrait servir d’exemple à une économie laitière suisse efficace dans l’utilisation des ressources et respectueuse du climat.

La ferme compte 45 à 60 vaches laitières et autant de génisses. Durant l’été, les bêtes sont jour et nuit au pré. Elles passent l’hiver en stabulation libre et se nourrissent alors de foin et d’ensilage; pas besoin de concentrés. Ce sont des « Swiss Fleckvieh », un croisement de la Simmental et de la Red Holstein, « une race à deux fins à prédominance laitière », explique le fermier. Outre le lait, il produit de la viande de veau et de bœuf en partenariat avec un autre exploitant. Ses bêtes donnent 6000 à 7000 kg de lait par an chacune, soit nettement moins que des vaches d’élite. Il s’y retrouve quand même, car ce rendement plus faible est largement compensé par ses économies de fourrage et de travail.

Hans et Sandra Braun misent sur le bétail de pâturage. Ce mode de production laitière est adapté à la nourriture de base naturelle en Suisse, c’est-à-dire au fourrage grossier des herbages. Le couple argovien s’y retrouve aussi sur le plan financier.
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Leur panse produit du méthaneMais quel lien avec la lutte contre les changements climatiques? Sur l’ensemble des rejets suisses de gaz à effet de serre, 11 % sont actuellement imputables à l’agriculture, ce qui revenait à 5,5 millions de t de dioxyde de carbone (CO2) en 2012. Dans sa Stratégie Climat, l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) a donc fixé comme objectif, à l’horizon 2050, de réduire les émissions d’un tiers au moins par rapport à 1990, lorsqu’elles s’élevaient à 6,1 millions de t.Selon l’inventaire suisse des gaz à effet de serre, l’agriculture génère 80 % environ des émissions nationales de protoxyde d’azote et 85 % des rejets de méthane. Les vaches sont donc le problème principal, car le méthane, dont l’effet de serre est 25 fois plus puissant que celui du CO2, se forme dans la panse des ruminants. Faut-il dès lors se priver des produits laitiers et carnés issus de l’élevage bovin? D’un point de vue de politique alimentaire, la réponse est non; il suffit d’en consommer moins. En effet, sur les cinq milliards d’hectares de surface agricole disponibles à ce jour dans le monde, trois milliards et demi sont des herbages uniquement susceptibles de nourrir les ruminants. On ne peut se permettre de perdre une telle superficie pour la production alimentaire.En Suisse non plus, la plupart des terres ne seraient plus utilisables sans les vaches: 60 % des surfaces agricoles sont inadaptées aux cultures pour des raisons de climat ou de topographie. D’autre part, notre pays est fait pour l’élevage. Les précipitations abondantes et les sols profonds font verdoyer les prairies comme presque nulle part ailleurs en Europe.Ce n’est donc pas l’exploitation bovine en soi, mais son système qui doit être remis en question. « Nous devons l’adapter à la nourriture naturelle de base, c’est-à-dire au fourrage grossier de nos pâturages », insiste l’expert de l’OFEV, Hans Ulrich Gujer.Rejets en Suisse et à l’étrangerEn conséquence, il faut tout d’abord renoncer aux bêtes à haut rendement, qui ne peuvent se passer de concentrés, dont une bonne part vient de l’étranger. Les importations de soja, par exemple, ont plus que décuplé depuis 1990. Au total, la production agricole destinée à notre bétail laitier occupe une surface qui pourrait approvisionner quelque deux millions de personnes en alimentation végétale. Les gaz à effet de serre émis par ces cultures - en général hors de Suisse - devraient être inclus dans le bilan climatique de l’économie laitière nationale. Il s’agit notamment de protoxyde d’azote. Dégagé surtout lors de l’épandage d’engrais azotés, cette substance est 298 fois plus néfaste pour le climat que le CO2.Le choix du fourrage - produits des champs ou herbages - a aussi une influence sur les échanges de carbone entre la terre et l’air. A l’échelle de la planète, l’humus recèle presque autant de carbone que l’atmosphère. Or le labour dégrade souvent la couche d’humus, ce qui libère le carbone sous forme de CO2. Dans les sols des prairies, en revanche, la couche d’humus reste indemne et s’épaissit même parfois.

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Moins de remplacements dans le cheptelProduire du lait avec du bétail de pâturage permet également d’économiser les émissions de CO2 dues aux machines agricoles fonctionnant au diesel. « Nos vaches tiennent lieu à la fois de faucheuses, d’autochargeuses et de citernes à lisier », commente Hans Braun.Si une vache d’élite dégage moins de méthane par kg de lait que sa congénère de pâturage, moins productive, elle est souvent épuisée dès l’âge de cinq ans et finit à l’abattoir. Chez les Braun, les vaches atteignent dix à douze ans. Une bête abattue doit immédiatement être remplacée par une autre de deux ans et demi. Plus la longévité des animaux est grande, moins il faut de remplaçantes, qui dégagent elles aussi du méthane. De ce point de vue, le bilan d’une exploitation à haut rendement n’est donc pas forcément meilleur.En outre, les races très performantes livrent beaucoup de lait mais peu de viande. C’est pourquoi la production de viande bovine s’est pratiquement dissociée de la production laitière en Suisse. Elle résulte de plus en plus de races à viande issues de l’élevage allaitant, ce qui implique des rejets de méthane assez élevés. « Si on considère le lait et la viande comme un tout, les plus grandes laitières n’émettent pas moins de méthane par calorie alimentaire produite que des animaux fournissant à la fois lait et viande en moindres quantités », souligne Hans Ulrich Gujer.« En Suisse, une production de lait basée sur les herbages et combinée à la production de viande (veau ou bœuf) est la forme d’élevage où l’utilisation des ressources est la plus efficace », souligne Peter Thomet, qui enseigne à la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires (HAFL) de Zollikofen (BE). D’après lui, si toutes les entreprises laitières du pays suivaient le modèle des Braun, le lait produit suffirait à couvrir les besoins du marché intérieur. Mais la viande de bœuf viendrait à manquer faute d’exploitations spécialisées dans l’engraissement.Des pistes multiplesUne chose est certaine: l’agriculture doit contribuer à lutter contre les changements climatiques. Différents acteurs issus des milieux de la recherche et du conseil évaluent à l’heure actuelle de quelle manière les paysans suisses peuvent améliorer leur bilan de gaz à effet de serre. « Dans la production animale et végétale, les processus sont étroitement liés les uns aux autres et influencés par plusieurs facteurs extérieurs. Il faut donc veiller à ne pas provoquer d’effets secondaires indésirables », fait observer Daniel Felder, de l’OFAG. Les possibilités d’optimisation varient suivant les exploitations, que ce soit pour l’élevage, la gestion des engrais de ferme, le système de culture ou le travail de la terre. La consommation d’énergie ne peut pas être abaissée partout de la même façon non plus. « L’utilisation plus efficace de l’azote, surtout, est un élément important de la stratégie de réduction, rappelle Daniel Felder. En n’en donnant pas plus aux animaux qu’ils ne peuvent en assimiler et en limitant l’épandage d’engrais azotés à ce que les plantes sont en mesure d’absorber, on diminue les émissions de protoxyde d’azote. »L’élevage des Braun, en tout cas, est un bon exemple de production laitière ménageant le climat. Depuis des années, il démontre qu’il est possible de faire recette en utilisant les ressources de manière efficace. A condition bien sûr que les consommateurs achètent le lait des prés! Les paysans suisses, eux, sont toujours plus nombreux à le proposer.

L’agriculture devra aussi s’adapter

Si le secteur agricole est l’un des responsables des changements climatiques, il en est aussi la victime. Les périodes de sécheresse comme celle de 2003 devraient se multiplier à l’avenir, entraînant des besoins d’irrigation accrus. Parallèlement, le débit estival des rivières baissera. Les vaches seront plus souvent stressées par la chaleur et donc plus sensibles aux maladies; elles produiront moins de lait. Une augmentation des fortes pluies intensifierait les problèmes d’érosion. Enfin, certains ravageurs pourraient profiter de cette évolution.

La Stratégie Climat de l’OFAG vise donc non seulement à réduire les émissions, mais à adapter l’agriculture à ces nouvelles conditions. Il existe des synergies entre les deux objectifs: une production appropriée au site conduit à utiliser les ressources avec plus d’efficacité et contribue en même temps à maintenir le rendement; les mesures de protection des sols conservent le carbone stocké dans l’humus tout en freinant l’érosion des terres et leur dessèchement lors de canicules. Et l’élevage de bêtes robustes, dites à « haute performance de vie », permettra sans doute aussi de diminuer les rejets de méthane par kilo de lait ou de viande.

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Dernière modification 26.11.2014

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