Gestion durable de l'eau: « Les eaux salubres sont moins sensibles aux changements »

20.05.2015 - Le programme national de recherche n° 61 a fait de nouvelles découvertes utiles dans la perspective d’une gestion durable de l’eau en Suisse. Stephan Müller, chef de la division Eaux au sein de l’OFEV, a suivi les travaux pour la Confédération. Dans un entretien, il évoque la hausse des températures de l’eau, les probables conflits d’utilisation et l’importance des travaux de recherche pour la politique.

Renaturation de cours d’eau sur le canal de la Linth (SG)
La gestion durable des eaux comporte de nombreux aspects (de gauche à droite et de haut en bas): renaturation de cours d’eau sur le canal de la Linth (SG)
© archives OFEV / archives Ex-press

Propos recueillis par Kaspar Meuli

environnement: Stephan Müller, quels sont les principaux résultats du programme national de recherche PNR 61, intitulé « Gestion durable de l’eau »?

Stephan Müller: Les scientifiques prévoient les changements les plus marquants en haute altitude. Compte tenu de l’élévation des températures, les glaciers auront fondu dans une proportion allant jusqu’à 90 % d’ici à la fin du siècle. La limite des chutes de neige continuera par ailleurs de s’élever, ce qui entraînera une modification sensible du régime des eaux en montagne. Avec le changement climatique, les étés secs vont se multiplier, asséchant les sols et abaissant le niveau des rivières et des eaux souterraines dans certaines régions. Mais, outre le changement climatique, d’autres dangers guettent les eaux suisses.

Lesquels?

Selon le PNR 61, l’évolution économique et sociale pèse encore plus lourd sur les milieux aquatiques dans une grande partie du pays. L’urbanisation et les incitations financières de la politique agricole ne facilitent guère la gestion durable des ressources en eau. En raison des terrains nécessaires à leur expansion, les agglomérations et les infrastructures portent de plus en plus atteinte aux eaux souterraines et, dès lors, à l’eau potable.Par ailleurs, les excédents de nutriments et le recours aux pesticides nuisent aux milieux aquatiques. La future politique agricole aura elle aussi plus d’influence que le changement climatique lorsqu’il s’agira de déterminer l’étendue des terres suisses à irriguer en 2050.

A mon avis, il faut également prêter une oreille attentive aux scientifiques qui affirment que les températures des cours d’eau pourraient augmenter de 2 à 4 degrés Celsius dans les prochaines décennies. Une telle hausse relèverait aussi la température des eaux souterraines.

Quelle est l’importance de ces résultats pour l’OFEV?

Ils nous concernent à plus d’un titre. Le PNR 61 a fait de nouvelles découvertes en matière d’hydrologie (le programme a montré que les réserves d’eaux karstiques sont plus grandes qu’on ne le supposait jusqu’ici) et de nouvelles propositions concernant la gestion de l’eau. Les résultats de la recherche servent à vérifier nos travaux et à compléter les mesures prévues dans le cadre de la future gestion des pénuries d’eau.

Si le PNR 61 a certes complété les recherches suisses sur l’eau, l’Eawag et d’autres instituts explorent sans cesse des thématiques essentielles pour nous. En fait, les résultats de la recherche alimentent continuellement nos activités.

Vous avez mentionné la hausse des températures de l’eau. Quel est son impact sur l’homme et son environnement?

C’est un facteur de stress supplémentaire pour les eaux, déjà mises à rude épreuve par les apports de substances, surtout dans les régions où l’urbanisation et l’exploitation s’intensifient. Lorsque la température augmente, la concentration d’oxygène dans l’eau diminue, ce qui peut avoir des conséquences pour les poissons.

Une modification de la teneur en oxygène influe également sur la chimie des eaux souterraines. Or celles-ci fournissent 80 % de l’eau potable, la moitié pouvant actuellement être injectée dans le réseau de distribution sans conditionnement. La combinaison de divers facteurs climatiques peut en outre polluer l’eau potable. Cela s’est déjà produit durant la canicule de 2003: dans une station de pompage du canton de Zurich, il a fallu éliminer du fer et du manganèse dans l’eau captée. Leur présence était due à la faible teneur en oxygène.

Quel rôle le changement climatique jouerat-il dans la disponibilité de l’eau? Le « château d’eau » qu’est la Suisse tarira-t-il un jour?

Non, certainement pas. Même à l’avenir, nous aurons de l’eau en suffisance. Des scénarios climatiques annoncent toutefois une multiplication des canicules. La pluviosité moyenne diminuera sans doute en été, en particulier dans le sud et le nord-ouest de la Suisse. Mais la sécheresse sera relative: la Suisse restera privilégiée par rapport au sud de l’Europe.

Certaines régions connaîtront cependant des pénuries récurrentes, qui perturberont non seulement la navigation et l’agriculture, mais aussi l’approvisionnement en eau potable, les centrales hydroélectriques et la protection des eaux. Voilà pourquoi l’adaptation au changement climatique et la gestion durable de l’eau sont des entreprises de longue haleine, qui devront faire partie intégrante des différents secteurs de l’économie des eaux.

Que fait l’OFEV face aux problèmes qui s’annoncent?

Notre politique vise à accroître la résilience des milieux aquatiques. Des eaux salubres, qui présentent un état aussi naturel que possible, sont moins sensibles aux changements. En d’autres termes, nous voulons réduire la pression que les ruisseaux, les rivières et les lacs suisses subissent aujourd’hui. C’est pour cela que la nouvelle loi sur la protection des eaux met l’accent sur les renaturations et sur l’atténuation des atteintes causées par l’exploitation de la force hydraulique.

Ces prochaines années, des améliorations seront aussi apportées aux stations d’épuration afin de neutraliser les micropolluants problématiques. L’agriculture, responsable d’une grande partie de la pollution des eaux en raison des pesticides, devra aussi y mettre du sien.

Et qu’en est-il du changement climatique?

Dans ce domaine, nous poursuivons nos efforts. Nous avons par ailleurs lancé le projet « Température de l’eau et changement climatique », qui vise à dresser un état des lieux et à proposer des interventions. Nous définirons la suite des travaux avec les cantons, car la concertation est ici de mise. Que ce soit sur le Rhin ou le Rhône, la chaleur « déversée » dans le cours d’eau par les riverains d’amont se retrouve inévitablement en aval. Ce sont alors Bâle et Genève qui en pâtissent.

Mais j’insiste: les cours d’eau supporteront d’autant mieux l’évolution du climat s’ils se trouvent dans un état aussi naturel que possible. A cet effet, ils ont besoin de plus de place pour développer leur diversité. L’eau doit par ailleurs être de bonne qualité.

Lorsque les quantités d’eau disponibles diminuent, les conflits d’utilisation ne sont pas loin.

Oui, il faut nous y préparer. A ce propos, le PNR 61 livre une conclusion intéressante: ce n’est pas le changement climatique, mais plutôt les progrès technologiques et l’évolution socio-économique qui auront un impact sur la disponibilité d’eau de qualité irréprochable.

Ce sujet n’a guère été évoqué publiquement jusqu’ici.

L’observation est certes nouvelle, mais la recherche montre clairement que ce sont surtout les croissances économique et démographique qui mettent à mal les ressources en eau. Si la consommation poursuit sa hausse, les besoins d’utilisation entreront en concurrence, en particulier durant les périodes de sécheresse et de pénurie. On pourrait alors assister à des conflits, entre l’agriculture et les services des eaux par exemple, et le changement climatique ne fera que les exacerber.

A qui reviendra-t-il de décider si l’eau peut servir à arroser les cultures ou si elle doit rester en quantité suffisante dans les cours d’eau pour garantir la survie des poissons?

Il faut commencer par mener des études régionales afin d’identifier les zones menacées par la sécheresse et les étiages à certaines périodes de l’année. Le Jura, le Plateau, les Préalpes et le sud de la Suisse, mais aussi les vallées sèches des Alpes, sont concernés. Un système de veille sera par ailleurs nécessaire afin d’identifier rapidement les risques de surexploitation des réserves d’eau. Les régions ou les cantons touchés par la question devront surtout procéder à une pesée des intérêts. Car seuls des processus faisant intervenir toutes les parties prenantes permettent de régler l’utilisation des ressources lorsque celles-ci se font rares. Le PNR 61 constate néanmoins qu’il faut du courage pour imposer des mesures énergiques dans le secteur économique et au niveau de l’aménagement du territoire.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

Dans les régions soumises à une exploitation agricole intensive et où l’eau se raréfie en été, les chercheurs suggèrent par exemple de préparer progressivement l’agriculture aux effets du changement climatique. Des mesures telles que la modification du travail du sol ou de la rotation des cultures peuvent être appliquées rapidement. Mais il est aussi crucial d’accroître l’efficacité de l’irrigation et d’inclure des espèces tardives parmi les espèces cultivées. Enfin, dans les secteurs menacés d’assèchement, la gestion de l’eau doit porter sur des bassins-versants entiers et prendre en compte les eaux souterraines.

Dans ses conclusions, le PNR 61 appelle à une meilleure collaboration de tous les intervenants. Comment faut-il le comprendre?

Les chercheurs soulignent l’importance d’une gestion intégrée de l’eau. Si nous voulons protéger l’eau et les milieux aquatiques à long terme, les politiques en matière d’énergie, d’agriculture et d’aménagement du territoire doivent mettre en œuvre rapidement et résolument une gestion durable de l’eau. Selon le PNR 61, l’économie suisse de l’eau est mal préparée pour négocier les prochains tournants économiques, sociaux et climatiques. Il lui manque aussi bien des idées directrices et des stratégies qu’une bonne coordination entre communes et cantons.

Le PNR 61 recommande également à la Confédération de se doter d’une stratégie de l’eau. Est-ce une bonne idée?

Il est vrai que la gestion des ressources en eau est loin d’être uniforme en Suisse, car les licences et les concessions d’exploitation sont le plus souvent accordées par les cantons, tandis que l’approvisionnement et l’assainissement incombent aux communes. Je ne pense toutefois pas qu’une stratégie nationale soit nécessaire pour améliorer la collaboration. Sur ce point, l’OFEV mise sur le pragmatisme: nous ne préconisons la création de nouvelles structures que là où elles sont indispensables.

En quoi cela consiste-t-il au juste?

Notre expérience montre que les gens sont prêts à se serrer les coudes lorsque l’urgence est suffisante. La résolution des conflits d’utilisation ne passe pas par une stratégie commune, mais uniquement par une collaboration sur le terrain. A ce propos, le Val-de-Ruz, dans le Jura neuchâtelois, est un cas d’école. Les communes de la vallée ont décidé de regrouper les opérations qui relèvent de l’adduction d’eau, de l’assainissement, des améliorations foncières et de l’entretien des cours d’eau, pour les confier à un syndicat régional. L’Agenda 21 pour l’eau prouve que nous sommes capables en Suisse d’œuvrer de concert: au sein de ce groupe de réflexion, les différents acteurs - des organisations environnementales aux autorités - tirent tous à la même corde.

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Dernière modification 20.05.2015

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