État des eaux: Un tableau encore loin d’être idyllique

La Suisse a déjà atteint de bons résultats en matière de protection des eaux, mais elle doit à présent relever de nouveaux défis. Pour les petits cours d’eau, en particulier, la situation reste inquiétante. Le problème est néanmoins identifié, et des mesures sont examinées au niveau politique pour préserver, voire améliorer la qualité de l’eau. Certaines d’entre elles ont été mises en place depuis peu.

Texte: Kaspar Meuli

Halb volles Glas
© Eisenhans - Fotolia

Ils étaient plus d’une vingtaine de représentants des médias, du téléjournal au Journal du Jura, à se rendre l’été dernier sur les bords de la Limpach, entre Berne et Soleure, pour s’informer et rendre compte de l’état des rivières et des ruisseaux suisses. À l’une des stations de mesure de l’Observation nationale de la qualité des eaux de surface (NAWA), l’OFEV a présenté les résultats d’une large enquête sur l’état des cours d’eau. Le bilan était mitigé : si l’on observe une réduction de la charge de phosphore et de nitrate, on constate également que la teneur en micropolluants a pris de l’ampleur et que la qualité biologique des eaux est parfois très insuffisante. Ce fut l’information retenue par les médias. Le quotidien alémanique 20 Minuten, par exemple, publia un article intitulé « Les cours d’eau suisses vont mal », qui déclencha sur son site internet une vague de commentaires parfois virulents, allant de l’énervement (« Marre de ces jérémiades ! ») à la réflexion (« C’est aussi lié aux défauts d’une politique incitative. »)

Disparus, les ruisseaux couverts de mousse

Cet intérêt des médias pour l’état des cours d’eau montre que les Suisses attachent de l’importance à leurs lacs, rivières et ruisseaux et que, manifestement, le sujet les interpelle. Mais comme l’indique une enquête de l’Eawag, ils se font une idée bien trop positive de la situation : 80 % des personnes interrogées estiment en effet que la qualité de l’eau en Suisse est « bonne » ou « très bonne » à tous points de vue. Cela n’a rien de surprenant, puisqu’il y a longtemps qu’on ne voit plus de mousse dans les ruisseaux, ni de lacs envahis par les algues, comme c’était encore le cas dans les années 1980. La politique de la Suisse en matière de protection des cours d’eau est un franc succès. Grâce à d’importants investissements ayant permis, depuis plus de soixante ans, de créer un réseau presque complet de stations d’épuration des eaux, il est désormais possible d’empêcher que des matières organiques et des substances polluantes facilement dégradables soient rejetées dans les cours d’eau.
« Cette réussite est indéniable, et nous pouvons en être fiers », se félicite Yael Schindler, de la section Qualité des eaux à l’OFEV. « Mais bien que l’objectif soit de conserver les ruisseaux et les rivières dans un état le plus naturel possible, force est de constater qu’il est actuellement loin d’être atteint. » C’est pourquoi un regard plus nuancé est nécessaire lors de l’analyse des cours d’eau, estime-t-elle. Bon nombre d’organismes aquatiques, par exemple, sont beaucoup plus sensibles que l’homme aux micropolluants. La situation est mauvaise pour ces animaux et ces plantes ; parfois même, il y va de leur survie. Cela ne signifie toutefois pas qu’il est dangereux de se baigner dans les lacs ou les rivières. Comme le précise Yael Schindler, « le problème est beaucoup plus complexe ».

Grundwasser mit Hahn
Eaux souterraines
© BAFU Archiv

Trop de produits toxiques dans les eaux

Revenons à la Limpach. Discrète mais tout sauf idyllique, elle se trouve dans un état critique du point de vue écologique. D’après le programme de surveillance NAWA, il en est de même pour la plupart des ruisseaux du Plateau. Pour le reste de la Suisse, les analyses montrent que les teneurs en nutriments restent parfois trop importantes dans les petits et les grands cours d’eau, même si l’on constate aujourd’hui moins de nitrates et surtout moins de phosphore dans les eaux de surface qu’avant la construction du réseau de stations d’épuration. Les eaux sont polluées principalement lorsque des pesticides ou une quantité trop importante d’engrais agricoles y sont rejetés, mais aussi lorsque les eaux usées traitées qui y sont déversées ne sont pas assez diluées. Celles-ci sont épurées, certes, mais elles contiennent encore des micropolluants, notamment des résidus de pesticides, de médicaments ainsi que de produits cosmétiques ou de protection du bois. Dans les lacs aussi, la charge de nutriments a fortement baissé, mais la teneur en phosphore reste bien trop élevée dans les régions à élevage intensif de bétail, par exemple dans le lac de Baldegg ou le lac de Zoug. Le phosphore favorise la croissance des algues ; leur décomposition nécessite ensuite beaucoup d’oxygène, et cette raréfaction de l’oxygène dans les lacs entraîne un appauvrissement de la biodiversité. Afin d’y remédier, on aère artificiellement divers cours d’eau, certains depuis des décennies. « Environ la moitié des grands lacs ont une teneur en oxygène inférieure aux directives légales », constate Yael Schindler.

La baignade reste sans danger

Malgré tout, la qualité des eaux des lacs et des rivières suisses est très bonne, comme l’indique l’OFEV à propos de son Évaluation des eaux de baignades. La teneur en germes pathogènes est donc faible, d’où la possibilité de se baigner chaque été dans le lac de Constance, l’Aar ou le lac Majeur – parfois même en pleine ville, au grand étonnement des touristes étrangers. C’est ainsi que la Charles River Conservancy, une organisation visant à promouvoir le concept de « urban swimming » à Boston, écrivit après avoir visité la Suisse : « Cet exemple de réussite nous montre comment nous pourrions, nous aussi, créer l’événement en Amérique : il faudrait que notre rivière Charles soit suffisamment pure pour que les poissons puissent y vivre et que les gens reviennent s’y baigner. » Hormis l’état des lacs et des rivières, la qualité des eaux souterraines est aussi cruciale pour la Suisse car elles représentent notre principale ressource en eau potable (plus de 80 % de l’eau potable provient des eaux souterraines). Contrairement aux ruisseaux et aux rivières, elles sont assez bien protégées naturellement grâce à des sols intacts et affichent en général une « bonne qualité », selon les données recueillies dans tout le pays par l’Observation nationale des eaux souterraines NAQUA.

Une ressource vitale et fragile

Si l’on y regarde de plus près, on constate là aussi quelques problèmes. « Les substances à la fois particulièrement persistantes et très mobiles peuvent pénétrer jusque dans les eaux souterraines », indique Miriam Reinhardt, responsable de la qualité des eaux souterraines au sein de la section Bases hydrogéologiques de l’OFEV. C’est principalement dans les agglomérations et les régions fortement agricoles que l’on retrouve des traces de corps étrangers et de substances polluantes dans les eaux souterraines. « Les résidus d’engrais et de pesticides y parviennent après avoir traversé les sols et altèrent durablement la qualité de l’eau », constate la coordinatrice du monitoring national NAQUA. Sur l’ensemble du pays, les résidus de nitrates ou de pesticides sont très élevés dans environ 30 % des stations de mesure NAQUA. En milieu urbain, on constate aussi localement la présence de traces évidentes dans les eaux souterraines, par exemple lorsque des résidus de médicaments passent à travers les stations d’épuration pour atteindre ensuite les nappes souterraines avoisinantes. La présence ponctuelle d’hydrocarbures chlorés, en revanche, est généralement due à des sites contaminés dont l’assainissement est prévu par la loi et ne pourra s’effectuer que sur plusieurs générations. Comme les eaux souterraines ne se renouvellent que lentement, contrairement aux eaux des ruisseaux et des rivières, il faut beaucoup de temps avant que les polluants ne disparaissent. « Raison de plus pour identifier très tôt les substances problématiques et pour protéger le mieux possible les eaux souterraines contre les contaminations, selon le principe de précaution », ajoute Miriam Reinhardt.

De nombreux chantiers en cours

La protection des eaux en Suisse a atteint bon nombre de ses objectifs. Mais il ne faut pas baisser la garde : nous devons lutter d’une part contre les micropolluants provenant des zones à forte densité de population, et d’autre part contre les résidus d’engrais et de pesticides qui passent directement (ou indirectement par les drainages) des champs dans les ruisseaux et les rivières. « S’agissant des micropolluants issus des zones densément peuplées, la voie est déjà tracée », explique Yael Schindler. « Le parlement a décidé de moderniser les stations d’épuration des eaux usées de manière à éliminer la majeure partie de ces substances. » L’objectif est de traiter plus de la moitié des eaux usées en Suisse avec un procédé sophistiqué d’élimination des micropolluants. Pour ce faire, les principales stations seront aménagées au cours des prochaines années. Du côté des pesticides, la situation est plus délicate. L’agriculture devra fournir de gros efforts pour éviter de polluer les petits et les moyens cours d’eau. C’est pourquoi un plan d’action a été mis sur pied afin de réduire les risques et de permettre une utilisation durable des produits phytosanitaires. De nombreuses mesures sont nécessaires à cet effet (voir aussi l’article pages 21 à 24).
La protection des eaux souterraines, notre principale ressource d’eau potable, ne doit pas non plus être négligée. L’urbanisation progressant à grands pas, les captages d’eaux souterraines sont soumis à une pression de plus en plus forte (voir aussi l’article pages 33 à 35). Enfin, nous devons aussi entretenir l’infrastructure qui nous fournit l’eau potable et traite nos eaux usées. Investir dans le cœur même de notre château d’eau, en quelque sorte. Mais tous ces efforts pour améliorer la qualité de l’eau seront vains si nous ne valorisons pas les écosystèmes en parallèle. Un ruisseau sans pesticides restera un environnement hostile à la faune et à la flore s’il est comprimé dans un corset de béton. C’est pourquoi il est prévu de revitaliser, d’ici à la fin du siècle, 4000 kilomètres de cours d’eau. Un travail de titan. Pour finir, n’oublions pas un dernier aspect, à savoir le changement climatique. Il risque fort d’avoir des conséquences négatives sur les écosystèmes aquatiques. Pour cette raison aussi, nos ruisseaux, nos lacs et nos rivières doivent redevenir plus naturels, et donc plus résistants. Marc Chardonnens, directeur de l’OFEV, l’a expliqué aux représentants des médias réunis sur les bords de la Limpach : « Les cours d’eau doivent impérativement être en bon état pour assurer toutes leurs fonctions, à savoir fournir de l’eau potable, servir de zone de détente à la population ou offrir un espace de vie aux plantes et aux animaux. »


Qualité de l’eau

La santé de nos lacs et cours d’eau – ou, autrement dit, l’état écologique de nos eaux – dépend de plusieurs facteurs. L’un d’entre eux est la qualité de l’eau, qui fait l’objet du dossier de ce numéro et se réfère aux « apports de substances » dans les eaux superficielles et souterraines. Les différents types et sources de pollutions sont présentés dans le graphique en pages 14 et 15. La protection des eaux souterraines, notre principale ressource en eau potable, revêt une importance prioritaire. Hormis la qualité de l’eau, deux autres domaines ont un impact sur la biologie des cours d’eau : d’une part, les écosystèmes, d’autre part, le débit et le charriage. L’écosystème de nombreux cours d’eau est très perturbé du fait de leurs aménagements. Un cours d’eau en bonne santé a également besoin d’un débit et d’un charriage suffisants. Sur ce point, l’exploitation de l’énergie hydraulique, en particulier, a des répercussions négatives. Enfin, la combinaison de ces trois domaines (qualité de l’eau, écosystèmes et débit/charriage) exerce une influence positive ou négative sur le bien-être de la faune et de la flore.


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Dernière modification 15.02.2017

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Magazine «environnement» 1/2017 - Pour une meilleure qualité de l'eau

15.02.2017 - Dossier: Succès et défis de la protection des eaux > Un réseau vital en difficulté > La biodiversité aquatique > Les captages souterrains soumis à des conflits d’intérêts
Hors dossier: Stop à la dépréciation des paysages > À l’école de l’air > Des cantines vertes > Vers une économie sobre en ressources

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