Élimination des déchets: «Il reste à peaufiner le système»

La Suisse a énormément investi dans l’élimination des déchets. Est-ce suffisant? Bilan et perspectives avec Michel Monteil et Kaarina Schenk. Le premier est à la tête de la section Valorisation et traitement des déchets de l’OFEV; la seconde dirige la section Utilisation du sol, qui s’occupe notamment des déchets de chantier, des déchets biogènes et des décharges.

 

environnement: L'élimination des déchets en Suisse, préoccupante dans les années 1980, est exemplaire aujourd'hui grâce à bon nombre de nouvelles prescriptions environnementales. Quels ont été, selon vous, les plus grands progrès?

Michel Monteil (MM): Savez-vous que l'air rejeté par les usines d'incinération des ordures ménagères (UIOM) les plus modernes contient moins de poussières fines que l'air aspiré? Je ne dis pas cela pour minimiser le problème des déchets, mais pour expliquer que la Suisse s'y est bien attaquée.

Quand on parle des déchets, cependant, il ne s'agit pas uniquement des usines d'incinération, mais de l'intégralité du système de gestion suisse, qui séduit par son approche globale. Nous sommes arrivés à de bons résultats, aussi bien dans l'élimination des polluants que dans la récupération des matières premières. Et nos UIOM servent aussi à produire de la chaleur et de l'électricité. De plus, depuis que les taxes conformes au principe de causalité sont inscrites dans la loi, nous sommes financièrement parés pour l'avenir.

Kaarina Schenk (KS): Les prescriptions actuelles sont bonnes et pragmatiques. Un tournant décisif a été l'interdiction de stocker les déchets combustibles, en vigueur depuis 2000. Nous avons d'ailleurs été les premiers à prendre une telle mesure en Europe. La collaboration des autorités avec l'économie privée et la délégation de l'exécution aux cantons et communes fonctionnent bien. Chez nous, tout le monde se réunit autour d'une table pour coopérer: là aussi, nous avons une longueur d'avance sur certains pays.

Où faudra-t-il agir en priorité ces prochaines années?

MM: Nous devons en fait nous occuper des produits du marché, car ne devient déchet que ce qui est consommé. Plus la conception des produits est bonne et moins nous consommons de matières premières, moins nous aurons de déchets à gérer. Mais ce sont des enjeux qui concernent un avenir plus ou moins éloigné.

KS: Notre soutien aux cantons et aux communes en matière d'exécution compte encore quelques points faibles. En Suisse, un énorme travail de mise en place a été réalisé dans le domaine des déchets ces dernières années. Maintenant, il reste à peaufiner le système.

Ce qui veut dire quoi exactement?

KS: A l'avenir, nous devrons redonner plus de poids à la planification nationale des installations de traitement. Et nous devrons tenir compte aussi des espaces économiques régionaux, qui dépassent les frontières cantonales. En outre, il serait judicieux d'uniformiser les chiffres de référence de la gestion des déchets en Suisse.

MM: En uniformisant la comptabilité financière des UIOM, on permettrait par exemple aux contribuables de comparer les prestations offertes.

Propos recueillis par Mirella Judith Wepf

Michel Monteil est à la tête de la section Valorisation et traitement des déchets de l’OFEV

Mais nous manquons aussi de décharges.KS: Ce n’est pas vrai dans l’absolu. La Suisse romande aurait besoin d’une décharge pour les scories d’UIOM, oui.MM: Mais les décharges d’aujourd’hui ne sont plus les fosses ouvertes puantes des années 1970!KS: Nous avons beaucoup progressé dans ce domaine. C’est important. Car si les produits ne sont pas mieux conçus sur le marché, les décharges resteront toujours le dernier maillon de la chaîne. Notre but minimal doit être que nous puissions abandonner à eux-mêmes les déchets stockés après une cinquantaine d’années. Ce principe jouera un grand rôle dans le cadre de la révision totale – en cours – de l’ordonnance sur le traitement des déchets.Nous ne risquons donc plus de contaminations comme celle de Kölliken (AG)?KS: Non, car aujourd’hui les déchets dangereux ne peuvent plus être stockés sans traitement; les exigences sont très strictes. En outre, nous disposons de meilleurs critères d’implantation et d’une technique plus élaborée en matière de décharges. Mais pour en revenir à Kölliken: il reste effectivement beaucoup à faire dans l’assainissement des sites contaminés. Et certaines vieilles décharges pour déchets urbains nous préoccupent beaucoup.Le stockage des déchets radioactifs n’est pas résolu non plus.MM: C’est effectivement un enjeu de taille. Mais ce domaine n’est pas du ressort de l’OFEV; c’est l’Office fédéral de l’énergie qui en est responsable.

Et les infrastructures? Sont-elles suffisantes? A la fin des années 1970, il fallait éliminer environ deux millions de tonnes de déchets urbains par an, contre plus de cinq aujourd'hui. Et la tendance est à la hausse.

MM: Les collectes sélectives du papier, du verre, de l'électronique ou des déchets organiques déploient heureusement leurs effets. La quantité de déchets à brûler n'a donc pas augmenté dans de telles proportions. De plus, la capacité de nos UIOM ne dépend pas uniquement de la quantité, mais aussi de la composition des détritus: ceux qui ont une forte valeur calorifique - les feuilles de plastique, par exemple - entraînent une réduction du débit. Le taux d'exploitation des UIOM atteint 99% environ, ce qui est effectivement élevé. Mais nous importons parfois des déchets des pays voisins. Il y a même des surcapacités en Suisse romande actuellement, et une nouvelle UIOM est en construction à Perlen (LU). De plus, les cantons coordonnent bien la gestion. Ils sont tenus d'établir une planification qui doit nous être soumise pour expertise.

KS: A notre avis, il y a dans l'ensemble assez d'installations de traitement des déchets urbains. Pour le secteur du bâtiment, il faudra sans doute investir dans de nouvelles installations de tri des déchets de chantier de même que dans des installations de traitement des matériaux d'excavation pollués et des déchets provenant de l'assainissement de sites contaminés.

En 2009, la valeur de remplacement des infrastructures suisses dans le domaine des déchets était estimée à 12 milliards de francs. Le financement de la maintenance est-il garanti?

MM: La valeur de remplacement totale atteint probablement même deux à trois milliards de plus. L'étude n'a pas tenu compte de tous les postes de collecte ni des installations de lavage des sols. Les cimenteries qui valorisent thermiquement les déchets n'ont pas été recensées non plus. Mais pour répondre à votre question: il n'y a certainement pas de souci à se faire pour le financement des infrastructures nécessaires. Les associations de traitement des déchets sont tenues de couvrir leurs frais car la Confédération n'accorde plus de subventions en raison de la situation légale.

Nos taxes sur les déchets suffisent-elles donc à financer de nouveaux investissements?

KS: Globalement oui, mais il faut nuancer selon les secteurs.

MM: Certaines communes, par exemple, ont tendance à payer trop cher l'élimination du verre. Nous étudions actuellement en détail la valorisation de ce matériau.

KS: Certaines décharges semblent aussi disposer de réserves trop importantes. Il s'agit ici de trouver le bon équilibre et d'adapter les taxes à une période de suivi de cinquante ans environ après désaffectation.

Kaarina Schenk dirige la section Utilisation du sol

Les UIOM sont notamment financées par la taxe au sac, dont l’introduction fut un succès. Y a-t-il des chiffresà l’appui?MM: Dans bon nombre de communes, les consommateurs paient à la fois une taxe forfaitaire et une taxe au sac. Le principe fonctionne en général, même si certaines personnes parviennent à le contourner. On a observé que lorsqu’une commune introduit la taxe au sac, quelque 30% de déchets supplémentaires sont éliminés dans les collectes sélectives. Très peu d’ordures ménagères sont jetées illégalement.KS: Sur les chantiers aussi, l’élimination illégale est beaucoup moins fréquente que par le passé. Le contrôle effectué par les cantons est efficace.Et l’incinération illégale?MM: Grâce aux contrôles du ramoneur, il n’est plus si simple d’incinérer ses déchets dans son poêle ou sa cheminée. Heureusement, car l’incinération incontrôlée augmente fortement la pollution atmosphérique en dégageant de la dioxine, par exemple. Beaucoup de gens l’ignorent toujours. L’incinération en plein air est plus néfaste encore, car elle risque en plus de polluer les eaux. Autrefois, on disait qu’un kilo de déchets incinéré dans la cheminée dégageait autant d’émissions qu’une tonne de déchets dans une UIOM. Cette disproportion s’est même accentuée aujourd’hui avec le perfectionnement des filtres.Les Suisses sont considérés comme les champions du recyclage. Pouvons-nous encore faire mieux?KS: De manière générale, le taux de recyclage est élevé en Suisse, même si nous ne sommes pas les meilleurs partout, par exemple dans la valorisation des matières plastiques des vieilles voitures. Pour nous, il est important que la qualité des matériaux valorisés ou les trajets effectués par les matériaux soient également pris en compte. Valoriser, oui, mais pas à n’importe quel prix. Des optimisations sont encore possibles, pour les matériaux de chantier notamment. Mais nous manquons de marchés régionaux pour ces produits recyclés.MM: Et favoriser le béton recyclé pourrait, si on ne fait pas attention, avoir des effets négatifs. Car selon l’utilisation, il faut ajouter plus de ciment au béton recyclé qu’au béton neuf traditionnel si les exigences statiques sont très hautes. Or comme la production de ciment émet du dioxyde de carbone, cela alourdirait inutilement le bilan de CO2.

Quels défis reste-t-il à relever dans le recyclage?

MM: Il y a toujours de nouvelles sortes de déchets à valoriser le mieux possible. Il faudra à l'avenir récupérer plus de métaux techniques rares dans la ferraille électronique. Les feuilles de polyéthylène de l'industrie et de l'agriculture pourraient aussi être recyclées de diverses manières.

KS: Un des grands thèmes actuels est la valorisation du phosphore issu des boues d'épuration, de la farine animale et de la farine d'os. Le phosphore est une matière première précieuse utilisée comme engrais. Comme son prix augmente, il vaudrait la peine à moyen terme d'investir dans des installations de récupération.

Quelles sont les questions qui occuperont le Parlement prochainement?

MM: L'efficacité des ressources va devenir un sujet d'actualité en Suisse aussi. Nous devrons de plus en plus considérer le cycle de vie d'un produit dans son intégralité, élimination comprise. L'Union européenne a adopté une directive sur la conception écologique des produits à forte consommation d'énergie. Elle la remanie actuellement pour l'élargir au domaine de l'efficacité des ressources. Cela signifie que les pays membres doivent définir des exigences relatives à l'impact environnemental des produits. Ce genre de prescriptions serait certainement judicieux en Suisse.

Et si vous pouviez exprimer un souhait à l'adresse des milieux politiques?

KS: Nous souhaitons effectivement tous les deux de meilleures prescriptions, qui rendent les produits plus écologiques sur tout leur parcours. Mais ce qui est tout aussi essentiel pour nous, c'est de maintenir le haut niveau de la gestion suisse des déchets, qui caractérise aussi ses infrastructures. Et pour cela, il faut des ressources suffisantes.

Informations complémentaires

Contact
Dernière modification 22.05.2012

Début de la page

https://www.bafu.admin.ch/content/bafu/fr/home/themes/economie-consommation/dossiers/magazine-environnement-2-2012/elimination-des-dechets---il-reste-a-peaufiner-le-systeme-.html