Rayonnements: Entre soupçon et certitude

26.08.2015 - La protection contre les influences nuisibles ou incommodantes fait l’objet de valeurs limites d’immissions, fondées sur la recherche scientifique. Néanmoins, lorsqu’il s’agit des conséquences à long terme pour la santé, comme dans le cas de radiations, les exigences sont de taille pour les chercheurs.

Texte: Lucienne Rey

La science doit être persévérante. Bien qu’elle s’intéresse systématiquement à l’électricité et au magnétisme depuis le XVIe siècle, ce n’est qu’en 1855 que James Clerk Maxwell (1831-1879) parvient à décrire, à l’aide de quatre équations, la corrélation entre les champs électriques et magnétiques, phénomènes jusque-là traités séparément. Et il faut attendre trente années supplémentaires pour qu’Heinrich Rudolf Hertz (1857-1894) démontre l’existence effective des ondes électromagnétiques théorisées par James Maxwell. Une nouvelle étape est franchie peu après par Wilhelm Conrad Röntgen (1845-1923), qui découvre par hasard en 1895 une « nouvelle sorte de rayons », comme il l’écrit dans un rapport portant ce titre.

Multiplicité des rayonnements

Les rayons X mis en évidence par Röntgen se situent à une extrémité du spectre électromagnétique, entre les ultraviolets à ondes courtes et les rayons gamma, dont les longueurs d’ondes se situent à l’échelle atomique. Ils s’inscrivent donc dans les rayonnements dits ionisants, capables de rompre les liaisons atomiques et donc d’endommager des tissus biologiques. A l’autre bout du spectre électromagnétique se trouvent les micro-ondes, les ondes radio et les champs électromagnétiques de l’alimentation électrique, dont les longueurs d’ondes varient de quelques mm à plusieurs milliers de km. Tous appartiennent au rayonnement non ionisant (RNI).

Radio, télévision, téléphonie mobile ainsi que d’innombrables appareils électriques, sans oublier le réseau d’alimentation électrique, ont eu pour effet de multiplier les champs électromagnétiques auxquels nous sommes exposés. « La responsabilité des RNI émis par de grandes installations telles que les lignes électriques et les antennes de téléphonie mobile incombe à l’OFEV », explique Jürg Baumann, de la section Rayonnement non ionisant de l’OFEV. « L’Office fédéral de la santé publique (OFSP), en revanche, est responsable de la protection contre les radiations émises par les appareils tels que téléphones mobiles, solariums ou pointeurs laser. » De même, le rayonnement ionisant du radon, par exemple, s’inscrit dans les attributions de l’OFSP.

Des effets encore peu connus

Afin de protéger la population et l’environnement contre les atteintes et les dommages excessifs, l’Etat définit des valeurs limites d’immissions. A cet égard, il s’appuie sur des connaissances scientifiques et des expériences fondées. Dans le domaine des RNI précisément, les acquis sont toutefois souvent insuffisants, même si la recherche n’en est pas à ses balbutiements.

Le New York Medical Journal fait état en 1892 d’une des premières expériences dans ce domaine: un « petit chien, jeune et vif » ainsi que cinq volontaires (dont les auteurs de l’expérience) ont été exposés à des champs électromagnétiques. Les chercheurs n’ont pu déceler aucun impact néfaste et en concluent que l’organisme humain n’est « en aucune manière influencé par les aimants les plus puissants connus de la science ».

Au milieu des années 1960, l’attention est attirée sur des employés d’installations électriques: des études menées en Union soviétique indiquent que des ouvriers travaillant dans des postes de transformation se plaignent de maux de tête, de fatigue et de nausées; les symptômes sont attribués aux champs magnétiques puissants. A vrai dire, les ouvriers subissent aussi souvent de petites électrocutions qui affectent leur santé. A l’inverse, des analyses américaines effectuées à peu près à la même époque sur des monteurs électriciens ne décèlent aucun impact négatif, même après plusieurs années d’exposition.

Une étude clé

L’intérêt de l’opinion publique se focalise sur les radiations électromagnétiques durant l’été 1968, lorsque la marine américaine annonce vouloir mettre en place un système de communication à ondes longues pour les sous-marins nucléaires. Ce projet déclenche une polémique dans la société civile et l’exploration systématique de l’impact des champs électromagnétiques sur la santé. En Europe aussi, des études sont menées sur les effets des RNI, impliquant d’innombrables cobayes et aboutissant à des conclusions contradictoires, par ailleurs transposables à l’être humain dans une mesure limitée.

Le tournant est provoqué en 1979 par l’épidémiologiste américaine Nancy Wertheimer et l’ingénieur Ed Leeper. Sur la base de certificats de décès provenant de la région de Denver, ils mettent en évidence que les enfants vivant à proximité des lignes de haute tension présentent un risque trois fois plus élevé de leucémie que les autres enfants du même âge. Ces conclusions secouent le monde, même si l’étude est critiquée sur le plan méthodologique: en effet, Nancy Wertheimer et Ed Leeper n’avaient pas mesuré l’intensité du champ magnétique mais l’avaient estimée à l’aide d’un code mis au point à partir de la configuration des lignes électriques. L’échantillonnage était également restreint et d’autres facteurs tels que l’utilisation d’appareils électriques dans les foyers concernés avaient été occultés. Néanmoins, « l’étude a ébranlé le credo courant, selon lequel l’exposition quotidienne aux champs magnétiques ne nuit pas à la santé », précise Jürg Baumann.

La science face aux exigences

Par la suite, des groupes de chercheurs réitèrent l’étude de Denver partout dans le monde, en utilisant tantôt la même approche, tantôt une méthodologie différente. Là encore, les résultats sont mitigés, confirmant ou infirmant l’étude originale. Ce constat n’est pas surprenant, car il est très difficile de mettre en évidence l’impact de rayonnements faibles dans le cadre de la vie quotidienne, qui présente de nombreux facteurs de perturbation. Et ce d’autant plus que les seules analyses épidémiologiques permettent rarement d’établir une cause à coup sûr. Un effet observé, par exemple, risque d’être imputable à une autre cause que celle présumée, voire au hasard. Les carences méthodologiques peuvent également occulter un effet réel. C’est pourquoi, aujourd’hui, des groupes interdisciplinaires se chargent d’évaluer de nouvelles études d’un point de vue global. Les résultats inattendus en particulier sont passés au crible. Pour pouvoir ébranler le savoir établi, ils doivent être confirmés par une étude indépendante. Il s’agit enfin d’élucider si une observation est pertinente pour la santé humaine.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui a évalué en 1996 le matériel scientifique disponible, a finalement déclaré en 2002 que les champs magnétiques issus du réseau d’alimentation électrique étaient « peut-être cancérogènes pour l’homme ». Elle a établi le même constat en 2011 pour le rayonnement à haute fréquence. Dans le schéma de classification, ils figurent ainsi tous deux dans la classe la plus basse de cancérogénicité. Durant les dernières années, l’OFEV a également confié à des experts externes l’évaluation des publications scientifiques y afférentes et la rédaction de synthèses sur le sujet. Les évaluations disponibles aboutissent à la conclusion que les effets aigus des RNI sont bien connus, mais que les connaissances relatives aux incidences éventuelles d’une exposition faible et prolongée sont lacunaires ou contradictoires ou qu’elles font totalement défaut dans certains domaines. Depuis peu, le mandat d’évaluation de l’OFEV a été attribué au groupe d’experts consultatif BERENIS.

Le Conseil fédéral n’a pas voulu attendre que les questions sans réponses soient élucidées et a pris en compte, dès 1999, les incertitudes du dossier pour adopter des normes strictes selon le principe de précaution: dès à présent, il importe de réduire le rayonnement, qui plus est au-dessous du niveau qu’il conviendrait de respecter sur la base des connaissances scientifiques actuelles. Cela devrait permettre de prévenir les risques encore inconnus ou soupçonnés.

Des normes plus sévères pour le radon

Les rayonnements atteignent l’homme aussi depuis le sous-sol. L’effet toxique du radon, gaz radioactif rare qui apparaît dans le sol par suite de la désintégration de l’uranium, n’est plus contesté aujourd’hui. Cependant, il a fallu aussi très longtemps à la science pour élucider les interactions sous-jacentes: dès le XVIe siècle, des médecins font état d’une maladie des mineurs, qui les font tousser et mourir prématurément. Longtemps, la poussière est soupçonnée de provoquer le cancer des poumons. Après que les Curie ont découvert en 1896 que les composés d’uranium émettaient des rayonnements radioactifs, la cause de la maladie des mineurs est devenue évidente.

Le radon est également omniprésent en Suisse, mais sa maîtrise reste difficile. « Autrefois, on essayait de repérer les bâtiments présentant des dépassements de normes et de les assainir », explique Fabio Barazza, de la section Risques radiologiques de l’OFSP. Une entreprise délicate, car la charge peut varier sur une échelle très réduite selon le tracé des fissures de roche dans le sol. « Même des maisons voisines peuvent présenter des taux d’exposition très différents », confirme Fabio Barazza. Par conséquent, la nouvelle stratégie renonce à délimiter des secteurs particulièrement menacés, dans la mesure où une valeur élevée peut être observée partout. Elle se concentre plutôt sur l’étanchéité au radon des nouvelles constructions et la sensibilisation des professionnels du bâtiment, l’objectif étant d’abaisser la charge moyenne de radon en Suisse. La révision de l’ordonnance sur la radioprotection a notamment pour but d’abaisser les normes en la matière.

La réduction de la charge est l’option prioritaire pour protéger l’être humain. Concernant les RNI, le savoir fait encore défaut au sujet des atteintes éventuelles à long terme; dans le cas des rayonnements ionisants, il faut empêcher qu’un impact assurément néfaste ne puisse s’étendre.

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Dernière modification 26.08.2015

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