Conférence Eurosoil: Coup de projecteur sur une ressource négligée

La prochaine conférence Eurosoil, mise sur pied par la Suisse et prévue en août 2020 à Genève, est reportée en 2021 en raison du COVID-19. Elena Havlicek, de la section Sols à l’OFEV, fait partie du comité d’organisation. Elle évoque les raisons de la faible visibilité dont souffrent les sols et les défis à relever pour les préserver.

Propos recueillis par Zélie Schaller

Elena Havlicek
Elena Havlicek Elena Havlicek est titulaire d’un diplôme en biologie marine et d’un doctorat en sciences du sol de l’Université de Neuchâtel. Elle a suivi et coordonné des projets de recherche interdisciplinaire et enseigné l’écologie et les sciences des sols dans les Universités et Hautes écoles de Neuchâtel, de Lausanne et de Genève. À l’OFEV depuis 2008, elle s’occupe entre autres de la politique internationale des sols et préside le Partenariat européen pour les sols (ESP). Elle garde une charge d’enseignement à l’Université de Neuchâtel. Elle vit dans la région neuchâteloise avec son partenaire, avec lequel elle a trois enfants et, depuis peu, une petite-fille.
© Flurin Bertschinger | Ex-Press | BAFU

Pollution, déforestation, cultures intensives, urbanisation appauvrissent les sols, entraînant l’extinction d’espèces et altérant la production de nourriture et la qualité de l’eau. Cette atteinte aux surfaces cultivables est-elle irrémédiable ?

Elena Havlicek : Dans de nombreux cas, la situation peut se rétablir. Des techniques simples existent. Semer des engrais verts entre deux cultures, par exemple, réduit l’érosion des sols, le lessivage des éléments nutritifs ainsi que le dessèchement. Autre solution : la phytoremédiation. Certaines plantes stockent de telles quantités de métaux lourds qu’elles permettent de décontaminer les sols. Toute revitalisation requiert, néanmoins, du temps. À l’échelle d’une vie, le sol est une ressource non renouvelable. Il faut donc en prendre soin.


Entretien vidéo avec Elena Havlicek sur l'annulation de la conférence Eurosoil 2020


Les scientifiques ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. Pourquoi le problème ne dépasse-t-il pas les cercles d’experts ?

Il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour voir émerger une « véritable » science du sol et l’on manque toujours de données sur le sujet. Sans études précises, il est difficile de communiquer. De surcroît, les organismes vivants du sol ne suscitent guère d’empathie. Peu de gens entretiennent une relation affective avec les vers de terre ! Il est plus facile de défendre la cause des baleines et des dauphins que celle des lombrics…

Les sols présentent, pourtant, une valeur inestimable pour la société. Pour quelles raisons les pouvoirs politiques et la société civile ne prennent-ils pas le problème à bras-le-corps ?

La dégradation des sols demeure peu visible, à l’inverse des poissons morts qui flottent le ventre à l’air dans une rivière, par exemple. Le sujet a, en outre, été projeté relativement tard sur la scène médiatique. Il apparaît heureusement de manière plus fréquente aujourd’hui. Le problème ne touche pas seulement les agriculteurs. Il concerne également l’économie, la politique et la société. Les décisions prises dans le domaine de l’aménagement du territoire, en matière de production alimentaire ou de construction ont des conséquences à long terme sur les sols.

La conférence Eurosoil est-elle un moyen de braquer les projecteurs sur cette crise silencieuse ?

Si son but premier est de rassembler les scientifiques, elle entend, en effet, attirer également l’attention des médias et du public sur les multiples fonctions des sols et leur valeur pour l’humanité. L’événement mettra en lumière les nouveaux résultats et les progrès en matière de pédologie appliquée. Il sera ponctué de présentations, d’ateliers et de sessions organisés sur le terrain.

Ce symposium se veut interdisciplinaire. Quels acteurs et quels secteurs seront représentés ?

Quelque 1500 participants sont attendus : pédologues, biologistes, physiciens, architectes, urbanistes, agronomes et politiciens notamment. Le sol constitue un élément crucial dans des disciplines diverses. Il remplit des fonctions agricoles et sylvicoles, mais contribue aussi à lutter contre le changement climatique.

Comme son nom l’indique, Eurosoil est une conférence européenne. Des intervenants issus d’autres continents seront-ils aussi présents ?

Oui, une bourse sera octroyée à des scientifiques de pays en développement pour permettre leur participation. La problématique des sols constitue une question d’intérêt mondial. L’Objectif de développement durable numéro 15.3 de l’Agenda 2030 de l’ONU, qui vise notamment à enrayer et à inverser le processus de dégradation des sols, concerne la planète entière. La Suisse, qui importe environ 50 % de ses aliments, est dépendante des terres étrangères. Même si les sols représentent un bien national, leurs fonctions dépassent les frontières. Nous devons tous agir ensemble dans le même sens.

Le thème de l’événement porte sur le lien entre humanité et sols. Comment recréer ce lien ?

Trois domaines d’action sont prioritaires : la communication, la coordination et la coopération. Il s’agit de diffuser les résultats obtenus, puis, pour pousser les études encore plus loin, les projets doivent être coordonnés et des objectifs définis. Les scientifiques sont tenus ensuite de coopérer avec les utilisateurs finaux. Un exemple : le projet vaudois Progrès Sol. Trente exploitations travaillent avec des pédologues et des agronomes pour développer des méthodes visant à améliorer la structure des terres cultivées et endiguer la dégradation des sols. Ce programme est proposé par le Service de l’agriculture du canton de Vaud et la Direction générale de l’environnement – Géologie, sols et déchets, avec la collaboration de Prométerre et le soutien de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG).

En Suisse, quelles sont les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre ?

Il est impératif de produire des données, car seuls 17 % des sols agricoles sont actuellement cartographiés. On ne dispose toujours pas d’informations systématiques sur l’état du sol. Celles-ci sont pourtant fondamentales pour assurer la production de denrées alimentaires et relever les défis posés par le réchauffement climatique entre autres. Pour gérer les informations au niveau tant quantitatif que qualitatif, un Centre de compétences sur les sols (CCsols) a été créé l’été dernier 2019 (voir article pages 44 à 46). Soutenu par les Offices fédéraux de l’environnement, de l’agriculture et du développement territorial, il sera pleinement opérationnel à partir de 2021. Cet organe indépendant constitue un gain pour l’agriculture, l’aménagement du territoire et la protection contre les crues.

Quant à l’OFEV, que fait-il en matière de protection des sols ?

Il participe au développement de ce centre. Il a élaboré une stratégie nationale et travaille à la révision d’une directive pour protéger les sols sur les chantiers, les techniques ayant évolué depuis une quinzaine d’années dans ce domaine. Il constitue également une base de données sur l’état biologique des sols. Au niveau international, des représentants prennent part à des commissions et collaborent avec l’Agence européenne pour l’environnement.

Et les citoyens, que peuvent-ils entreprendre ?

Il est important qu’ils suivent les débats au Parlement pour élire les députés qui s’engagent en faveur de la protection des sols. Dans la vie quotidienne, les personnes qui possèdent un lopin de terre doivent bannir les produits phytosanitaires, les jardins urbains étant les plus contaminés. En ville, les habitants doivent accepter que les parcs ne soient pas « propres en ordre » et les gazons tondus à ras. Lors de la construction d’une villa, il faut veiller à ce que le sol ne soit pas compacté. Enfin, il s’agit de limiter l’usage des plastiques et de les jeter à la poubelle : les plastiques finissent aussi dans les sols, pas seulement dans les océans.

Des classes vont parfois ramasser les déchets plastiques dans les forêts. Faut-il enseigner la préservation des sols dans les écoles ?

Oui. Et ce, à tous les niveaux. Les enseignants peuvent notamment utiliser le dossier pédagogique Objectif-Sol.ch – une excursion sous terre, développé par l’OFEV. Quels sont les animaux qui vivent dans le sol ? Quel est le rôle de celui-ci pour les plantes ? Quelle est sa signification ? Telles sont quelques-unes des questions posées aux enfants à travers un voyage ludique. Un bac rempli de terre pour cultiver des légumes suffit déjà à susciter la curiosité et à éveiller les consciences des petits. Dans les hautes écoles, les cours de pédologie doivent être renforcés pour sensibiliser les futurs architectes-paysagistes, urbanistes et ingénieurs civils notamment à l’importance et à la multifonctionnalité des sols.

Les chantiers sont donc vastes et nombreux. Demeurez-vous optimiste ?

Il est important d’évaluer de quoi les sols sont réellement capables. Leur capacité de résistance aux perturbations et de résilience, qui dépend essentiellement de leur biodiversité, serait aujourd’hui plutôt une source d’optimisme.

Un congrès qui réunit experts et utilisateurs

La conférence Eurosoil a lieu tous les quatre ans. La Suisse organise et cofinance l’édition 2020. L’événement aura lieu à Genève, du 20 au 24 août. L’OFEV, les Offices fédéraux de l’agriculture (OFAG) et du développement territorial (ARE), l’Agroscope, la Société suisse de pédologie ainsi que les académies scientifiques suisses y participent. Le symposium réunira experts et utilisateurs des sols, confrontés à la dégradation de cette ressource dans leurs activités professionnelles. L’objectif est de promouvoir une gestion intégrale et durable des sols, tant à la ville qu’à la campagne et en forêt, et de préserver leur biodiversité.

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Dernière modification 03.06.2020

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